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jeudi 27 septembre 2007

LYONEL TROUILLOT - L’amour avant que j’oublie


Actes Sud


C'est un objet littéraire pour le moins inattendu que nous livre cette fois Lyonel Trouillot dans son dernier roman. Un objet littéraire qui nous renvoie à la raison d'être de la littérature elle-même. Pourquoi écrire ? Pourquoi raconter des histoires ? Pour Lyonel Trouillot, la réponse est claire : on écrit pour rester en vie, on prend la plume pour rassembler et sauvegarder des miettes d'existence. On écrit aussi parce que, malgré tout, certaines choses ne se disent pas. Je t'aime ne se dit pas. L'homme de lettres qu'il est, le penseur reconnu se trouve en l'espèce incapable de parler d'amour.


Il appelle donc à son secours l'imaginaire, comme un ménestrel convoque la fiction pour conter fleurette sous le balcon de sa belle.


Trois personnages constitutifs du puzzle de sa vie. Trois âmes singulières aux destins tantôt tragiques, tantôt comiques, jamais pathétiques. Peu importe la vérité dans la fiction du réel, de toute façon la vie est un roman.


L'Étranger, le premier d'entre eux. Un Jules Vernes caribéen. Il a fait le tour du monde sans quitter son île. Il traverse le roman une valise à la main, toujours dans l'attente imminente d'un visa, car « il part toujours le mois prochain ». Qui prétendrait qu'il soit un imposteur n'aurait tout simplement rien saisi à sa philosophie. Bouger pour ne pas mourir. S'activer pour tromper le malheur tapi dans un recoin de l'existence, toujours prêt à cueillir celui qui se croit à tort invincible. « Seul le malheur survit. C'est pour cela qu'il ne faut jamais rester immobile. Tous les jours, le malheur revient vérifier à quelle vitesse tu peux bouger et il finit par t'attraper si tu restes à la même place ». Voilà pourquoi la vraie vie de Ricardo Mazarin est un « fait banal, sans importance ». La vérité vraie ne saurait être celle à laquelle nous contraint le quotidien. C'est une vraie leçon de révolte contre tous les déterminismes qui nous est ici administrée par ce conteur en transit. La vraie vie est dans les yeux de celui qui regarde. Attention donc à ne pas trop attendre pour 'apprendre à regarder'.


Ensuite, l'Historien. L'histoire d'une passion contrariée avec Marguerite, une vendeuse de rue. Une authenticité contrastant avec l'hypocrisie, le mensonge et la trahison connue avec l'Autre, une indicible erreur de l'existence, un innommable accident de la vie, une « erreur d'amour » qui finira par avoir raison de lui, car « l'amour ça peut être une belle chose, mais c'est une saloperie aussi ».


Enfin, Raoul. Le visiteur de cimetière. L'homme éternellement blessé en raison d'un drame qu'il n'a pu éviter et qui appelle à son secours toutes les puissances de la transcendance.


Autant de tranches de vie et d'expérience dont s'abreuve notre héros pour approcher sa belle. Il ne peut être que cela. Il ne parvient qu'à avancer masqué, incapable de se découvrir car alors il lui faudrait parler d'amour. Il lui faudrait se révéler. Il préfère, tel le bernard l'hermitte bien connu des antillais, emprunter des yeux, des oreilles, piocher ça et là dans des vies singulières. Il est l'écrivain public de leurs voyages intérieurs. Un passeur de paroles qui ne sont pas les siennes mais qui lui appartiennent néanmoins car la parole appartient à celui qui la reçoit.


Poésie, tragédie, mais aussi chroniques d'un bonheur authentique sont autant de facettes de cette lettre d'amour adressée à une l'anonyme auditrice d'un colloque littéraire. Une puissance singulière se dégage de cette intention toute simple. Une pudeur touchante dans l'expression de sentiments profonds. On ne peut qu'être touché par cette quête d'absolu à laquelle nous convie Lyonel Trouillot, « dans l'étrangeté des chemins qui conduisent à l'amour ».


Viéneg

Antoine Volodine - Songes de Mevlido


No future surréaliste

Une guerre a eu lieu, sans doute l'assaut final qui laisse l'humanité désespérée. Cette guerre, qualifiée de « guerre de tous contre tous » a vu l'affrontement des camps capitaliste et bolchevique. Une dictature idéologique sans merci s'installe. Elle est tentaculaire, monstrueuse en ce qu'elle ne s'embarrasse même pas des oripeaux que revêt habituellement tout régime totalitaire. Elle ne prétend même pas faire le bonheur des gens.

Mevlido est le personnage principal de ce conte dystopique qui a pour théâtre un XXIIe siècle à l'agonie. La ville d'Oulang-Oulane où il vit est l'antre de l'horreur à laquelle la guerre a laissé place. Deux camps s'affrontent dans une lutte mortifère. Mevlido appartient quant à lui au camp des vaincus, soumis au bon vouloir des tout puissants « Organes ». Ceux-ci se servent de lui comme d'une sorte d'antidote à la barbarie, expédié vers le futur à la recherche d'un remède pour l'humanité en voie d'extinction. Chaque passage est matérialisé par une trappe, d'où notre héros glisse imperceptiblement dans un système monde sans repère.

On se laisse facilement emporter dans cette translation sans fin, tant l'écriture de Volodine est envoutante. Elle est également physique, avec un talent consommé pour faire ressentir à son lecteur l'ambiance étouffante, la poussière presque palpable tout au long du roman mais aussi la lutte éperdue pour survivre, même quand la vie n'a plus de sens. Les références s'inversent, le tramway, dans lequel on est embarqué dès les premières pages du roman, ultime cordon ombilical reliant encore Poulailler Quatre à ce qui demeure de la civilisation, peut également à tout moment devenir un instrument de mort. On assiste ainsi, avec le regard d'un sniper tapi au coin de la rue, à la décapitation atrocement narrée de la « femme en vert », dont la tête est broyée de façon ignoble par les roues de fer de la machine.

Les nuits ne s'achèvent que pour laisser place à une pénombre grisâtre, faite de suie industrielle et de volatiles aux ailes grinçantes.

Même au cœur de l'horreur, Mevlido, personnage principal auquel on finit par s'identifier, lutte de plus pour ne pas se laisser submerger par le souvenir trop présent de sa compagne, assassinée par des enfants soldats.

Ce cataclysme imprègne tout, y compris la dialectique qu'utilise Volodine pour nous la faire mieux ressentir. Ainsi, les phrases commencées ne sont quelquefois jamais achevées (« on ne sait jamais ce que. ») comme happées par quelque chose de plus grand encore que le discours.

La vie n'existe plus, pas plus que la mort. Le monde d'alors est otage du présent fait de chamanes, d' imprécation, de magie et de rumeurs d'attentat contre la lune…

Sept parties et quarante-neuf chapitres plus tard, on se sait toujours par ce qu'il faut en penser. C'est peut être précisément ce qui fait la puissance de Volodine : cette capacité à emmener son lecteur dans les méandres les plus intimes de l'être et du devenir. Une espèce de no future fantasmagorique à la limite de la rupture dans lequel on pénètre comme aspiré par un tunnel et dont on ne ressort pas tout à fait indemne.

Viéneg

lundi 25 décembre 2006

MeShell Ndegeocello - Dance of the Infidel


Articulez lentement : N-day-gay-o-cello. Ca y est. Vous l'avez dit. Et vous feriez mieux de vous entrainer car vous risquez d'avoir à refaire l'exercice relativement souvent, car son talent est à la mesure du nombre de syllabes de son patronyme…


(ça y est, vous y arrivez, félicitations) née à Berlin, père militaire, grandit à Washington. A l'époque elle s'appelle Mary Johnson et elle joue dans les clubs de Washington DC. L'histoire s'accélere dans les années 90 quand elle devient bassiste pour Steve Coleman sur Drop Kick en 1992 et l'album de Get Set Vop en 1993.Cette même année elle est l'une des premières femmes à signer sur le nouveau label de Madonna, Maverick Records. Cette news est bien plus ébouriffante quand on sait qu'elle était en même temps convoitée par Prince pour Paisley Park…(oui, c'est vrai, ma chevelure crépue en est toute ébouriffée - ;)



Ndegeocello signifie en swahili « libre tel l'oiseau ». Tel semble être son credo. Elle s'en amuse gentiment en se décrivant elle même « blackwomanbisexualbassplayersentientbeingGramscianintellectualandrevolutionarysoulsinger » : noire – femme – bisexuelle – bass player – sensible – vainqueur de trois Grammy awards - intellectuelle – révolutionnaire – soul singer. Il faut désormais y ajouter 'musulmane', caractère sans doute le moins anecdotique dans l'amérique post 11 septembre paranoïaque.


Singulière, sa discographie est à son image : exigeante et indépendante. Elle flirte avec les charts tout en revendiquant une liberté totale.


1993 : premier album solo : Plantation Lullabies. Un album à ne surtout pas oublier si vous partez sur une île déserte. Ce premier album lui vaut immédiatement la reconnaissance de ses pairs, notamment pour le fameux "If That's Your Boyfriend (He Wasn't Last Night)".


1996 : Peace Beyond Passion. Un album sombre où il est question de racisme, d'homophobie. Un album réalisé dans et sur la promiscuité. Promiscuité mentale américaine et promiscuité physique puisque Ndegeocello a tout quitté – villa en Californie et voiture de luxe – pour laisser éclore l'inspiration dans un modeste maison de Berkeley, suivi en 1999 de Bitter (honnêtement le moins inspiré). Tout cela nous emmene finalement en 2002 avec le très acclamé « Cookie: The Anthropological Mixtape » dans lequel est aborde le virage poétique avec ces mélodies lancinantes et ce son qui prend son temps pour s'installer dans l'espace. Un constat : celui d' un malaise évident d'être ce qu'elle est dans la société au sein de laquelle elle évolue. « Dead Nigga bld » constitue presque l'hymne de ce questionnement. Un questionnement profond sur le 'blackness'. Qu'est ce réellement qu'être noir(e) dans un univers désormais complexe où s'affrontent les genres, caractères ethniques, choix sexuels, positions sociales. A t'on le droit de voir désormais ce 'blackness' comme le plus petit commun dénominateur d'une identité plurielle, changeante, complexe ?


Un concept. Mais MeShell en est un à elle toute seule.


Avec « Dance of the Infidel », le travail continue. Dans la même veine. On est transporté dans la matrice. On n'écoute pas simplement une bassiste talentueuse. On fait une expérience groove, soul, jazz et au delà… La spiritualité est omniprésente, et pas seulement dans les sourates du Coran imprimées sur la pochette de l'album. Il faut dire que le 11 septembre est passé par là. Elle avoue d'ailleurs volontiers s'être sentie meurtrie dans sa foi musulmane. Cet album semble donc répondre à un besoin d'urgence. Urgence dans la lenteur, dans la recherche de l'absolu dans l'introspection.


La référence immédiate est l'immense Miles Davis. Pas n'importe quel album. « You're under arrest ». 10 minutes pour toucher l'absolu et lacher un phrasé de trompette. L'écoute devient mystique, elle touche au cœur. Si j'osais, je dirais que l'équivalent chez MeSheIl Ndegeocello est le morceau « Al-Falaq 113 ».


Le Spirit Sextet dont elle a choisi de s' entourer est à la hauteur de ses exigences : Don Byron, Oliver Lake, Kenny Garrett, Michael Cain, Brandon Ross, Gregoire Maret – le suisse prend désormais de la hauteur, on le retrouve également sur le Silver Rain de Marcus Miller, Mino Cinelu, Jack DeJohnette, Wallace Roney, Gene Lake, Roy Hargrove.


Les voix de Cassandra Wilson pour la timbbre à la fois chaud et mettalique du sud, plus aérienne de Sabina Scuba (des Brazilian Girls) enfin résolument soul de Lalah Hathaway (fille de l'immense Donny Hathaway) complètent le taleau de la plus belle des manières.. De quoi consoler ceux qui pourraient être déçu que MeShell ne chante pas elle même sur cet album.


Un souffle, un murmure, Bashir Shakur – son autre patronyme - signifie « Papillon ».


Une invitation à la liberté, car ainsi qu'elle aime à le dire «Free your heart so your soul may fly…».

Vieneg

dimanche 25 décembre 2005

ARTHUR H, ADIEU TRISTESSE


Toujours cette ambiance de brume, toujours ces vapeurs perceptibles, toujours cette atmosphère sombre, palpable, égayée quelquefois par des éclairs festifs.

Deux ans après « Négresse Blanche », Arthur H, le fils d'un autre mec qui porte le même patronyme, adresse à ses aficionados une nouvelle invitation au voyage. Oui, car Arthur H ne fait pas de disques, il faut le savoir.

Chacun de ses albums se conçoit plutôt comme une convocation de rêve, un embarquement pour une heure 30 de fantaisie baroque, de voyage en pays sensuel. D'ailleurs en parlant de voyage, cette fois nous embarquons vers la plus française des terres américaines, le Canada. L'album a en effet été enregistré à Montréal par Jean Massicote, en compagnie des désormais habituels Nicolas Repac et Brad Scott, fidèles de la première heure. Les rejoignent Feist, M. et pour la première fois le paternel Jacques H. Et c'est dans cette humeur vagabonde qu'Arthur H continue l'exploration sonore un peu jazzy, un peu bluesy, à laquelle ses aficionados ont été tellement sensibles dès le premier album éponyme sorti en 1990.

Pour Arthur H, la liberté est le bien le plus précieux. Ses icônes ont pour nom pêle mêle Thélonious Monk, Boris Vian, les Sex Pistols et bien entendu l'immense Tom Waits dont il n'a jamais nié l'inspiration. « L'amoureux » croise « La lady of Shangai » à qui il rêve de faire des « Confessions nocturnes » en frissonant au « Baiser de la lune ».

Fin de la projection, on rallume les lumières, les yeux piquent un peu mais on est heureux.

Vieneg

George Clinton - How Late Do U Have 2BB4UR Absent?


Voici venu le temps des rythmes et du funk…

"How Late Do U Have 2BB4UR Absent?" Un titre qui a lui seul constitue une marque de fabrique. Pour oser un titre aussi abscons il faut au moins s'appeler Prince ou George Clinton. Il est vrai qu'en matière de titres qui tuent, le bonhomme n'en est pas à ses premiers coups : "Give Up The Funk (Tear The Roof Off The Sucker)", "Do Fries Go With That Shake?", "Some of My Best Jokes Are Friends" ou plus plus récemment "T.A.P.O.A.F.O.M. (The Awesome Power Of A Fully Operational Mothership) » constituent quelques autres démonstrations éloquentes du fait que pour Clinton, il n'y a pas que la musique qui se doive d'être funky…

50 ans de carrière, 9 albums sous son propre nom, la paternité d'un genre musical inégalé à ce jour et la fierté (mais aussi le manque à gagner financier) que constitue le fait d'être, avec James Brown peut-être, le musicien le plus samplé de tous les temps. Un CV à faire pâlir, mais aussi à provoquer craintes et interrogations sur l'opportunité de remettre son métier sur l'ouvrage en 2005, soit 10 ans après le dernier album.

Un album surprenant, presque décevant à la première écoute tant on est décontenancé par ce que l'on entend. Les basses bien grasses peinent à venir, la batterie de feu n'est pas forcément au rendez-vous, les solos un peu fadasses… Puis la lumière paraît : « How Long… » ne se veut pas une simple collection de faces B d'albums précédent simplement destinée à satisfaire les afficionados en leur donnant ce qu'ils veulent entendre. Oncle George a toujours le feu sacré et souhaite le faire savoir. C'est ainsi qu'en 2h30 environ, l'auditeur initialement désarçonné est embarqué dans un trip qui va le mener du doo wop des débuts au hip hop d'aujourd'hui. Les anciens sont réembauchés - Bernie Worrell and Cordell "Boogie" Mosson des Parliament - sont à la manœuvre sur quelques morceaux. Quelques nouveaux sont cependant un peu à la peine. Ainsi, parmi tous les guests, c'est sans doute Joi (Lucy Pearl) qui convainc le moins sur "I'll Be Sittin' Here" and "Trust in Yourself". Expérimentations hasardeuses…

Pour le reste, le plaisir y est, la qualité aussi : Prince est excellent sur "Paradigm", quant à "Viagra" (des Funkadelic) c'est un festival de guitares furieuses. On se calme avec une jolie ballade presque sirupeuse que constitue la reprise du tube d'Otis Redding, « More than words can say », thème old school mis en valeur par le talent vocal de Belita Woods, en version live s'il vous plait. Mais la perle de cet album demeure cependant « Goodnight Sweetheart, Goodnight », ou comment poser des effets électroniques sur une base doo wop méchamment old style. Sans doute le meilleur condensé que l'on puisse imaginer entre les orchestrations complexes des Parliament, les intonations rythmiques des Funkadelic, le tout enrobé d'effets électroniques envoûtants. La boucle est bouclée…


Viéneg


The Herbaliser – Take London


Moi, j'aime les mecs qui ont peur de rien. Les mecs qui ne craignent pas de trop en promettre dans les titres de leurs œuvres. The Herbaliser est clairement de ceux-là. Après « Blow Your Headphones", "Very Mercenary", "Something wicked this way comes", c'est maintenant au tour de « Take London » de porter fièrement les ambitions du duo londonien.

Ce qui n'a pas changé : le talent inimitable dans le fatal remix d'influences très diverses : electro, downtempo, dub, jazz, funk, soul. C'est étourdissant de talent, c'est à se demander comment tout cela tient sur une si petite galette.

Mais ce n'est pas simplement en remettant le couvert dans les mêmes assiettes que Ollie Teeba et Jake Wherry cultivent l'ambition de 'prendre Londres'. Cela fait en effet 10 ans que l'on n'ignore plus que la spécialité de The Herbaliser, ce sont précisemment les mélanges improbables, les influences quelquefois antagonistes toutes mises au service du flow et du style. So british.

On ne peut 'prendre Londres' autrement que par surprise. Ceci une vraie gageure quand on est affilié à Ninja Tunes, sans doute le plus prestigieux label musical UK. Il n'est en effet pas simple de se démarquer d'autres talents bruts comme Amon Tobin, Vadim, Cinematic Orchestra (sans doute leur cousin germain dans les influences), voire même des tolliers de la maison, les incontournables Coldcut.

Equation résolue. Incontestablement.

16 perles. Quelques featurings de grande classe qui savent ne pas se mettre en avant tant l'album se suffit à lui même : Roots Manuva, Jean Grae (ne l'appelez plus What What) et Katerine, pour un hommage à Gainbourg de très bonne facture.

Le décor est posé façon breakbeat furieux mis en valeur par des scratch loops inattendus, réhaussés d'une section rythmique enregistré live. On est ainsi tenus en haleine jusqu'au premier arrêt : Gadget Funk. Un morceau venu d'ailleurs. Une bonne basse bien grasse à la George Clinton. Du gros synthé pur beurre. C'est nouveau, c'est de l'électro P-Funk, Chuck Brown remixé par une bande de dangereux illuminés coupables de vouloir faire tomber London sous les coups du butoir de vibes importées de Washington DC.

Encore sous le coup de l'émotion, on quitte le P-Funk pour le downtempo. "Close your Eyes" calmera les plus énervés avec son slam langoureux. Prélude au deuxième arrêt, cette fois pour un beat très cool à la Lalo Shiffrin 'sonofanuthamutha'. Des cordes très étirées, des voix sucrées. Luxe, calme et volupté.

Pour finir, le coup de grâce est porté avec un ultime morceau qui constitue une divine surprise. La perfide Albion invite celui que parmi tous les french singers elle nous envie sans doute le plus, l'immense Serge Gainsbourg, pour un épilogue des plus classieux (« C'était en fin de matinée, Dans le quartier latin, J'avais tres froid aux mains… ») en forme d'hommage à l'homme à la Gitane.

London succombe, London abdique, London applaudit, bref, London se laisse prendre…

Vieneg


MARCUS MILLER – SILVER RAIN


Pour l'histoire : Marcus Miller (M² comme il aime à le dire) est né à Brooklyn en 1959. Il passe une partie de son enfance en Jamaïque, puis retourne vivre dans le Queens, où sa famille s'est établie quand il avait 10 ans.

Le jeune Marcus vit à l'ombre de son père À 10 ans, il apprend la clarinette. À 13 ans, il maîtrise l'orgue et le saxophone, mais c'est pour la guitare basse qu'il optera finalement. À 14 ans, parfait autodidacte, Miller joue aussi bien du piano, de la clarinette, que de la guitare basse. Voilà voilà…

Comme si cela ne suffisait pas pour remercier tous les jours le ciel pour le talent inné qui est le sien, il faut en plus que son cousin, un certain Wynton Kelly, incorpore le band de l'immense Miles D. obscur trompettiste à la carrière prometteuse…Il collabore notamment à des albums aujourd'hui référence que sont « Kind of Blue » ou « Things Are Getting Better » du non moins excellent Cannonball Adderley.

En attendant de connaître son fabuleux destin, Marcus Miller passe son temps à écumer les studios et multiplier les collaborations, que ce soit avec David Sanborn, Roberta Flack, Bob James ou Aretha Franklin.


Côtoyer les plus grands ne lui suffit pas. C'est tutoyer les étoiles qui le fait rêver. Ce qui devait arriver arriva un jour de 1981, quand son cousin souffle son nom à l'immense Miles, qui l'embarquera dans son nouveau groupe comme bassiste pendant 18 mois. Le jeune homme a la renommée grandissante n'a alors que 22 ans mais est prêt à monter sur le trône des gloires vivantes de la musique. Miles l'intronisera lui même en 1986 en lui confiant la composition intégrale de son album testament, Tutu, en 1986.

Pour finir en beauté avec les chiffres et les stats, ajoutons qu'à ce jour Marcus Miller a collaboré avec 195 artistes sur 365 albums. Ses références ressemblent à s'y méprendre au Who's Who de l'industrie musicale US.

Il apparait pour le moins difficile après une telle énumération de présenter « Silver Rain » autrement que comme l'album de plus d'un géant de la musique. Et pourtant. Miller démontre une fois de plus s'il en était besoin qu'il possède la qualité essentielle des très grands, celle qui consiste à savoir surprendre un auditoire pourtant déjà habitué à votre excellence.

D'abord le titre : « Silver Rain » tire son nom d'un fameux poème de Langston Hughes, théoricien du début du XXè siècle et animateur du mouvement culturel Harlem Renaissance. Excellent pour la culture générale, mais là n'est pas la prétention de M2.

Rentrons dans le vif su sujet : des collaborations prestigieuses mais surtout bien choisies : Gerald Albright, Kirk Whalum, Kenny Garrett, Lucky Peterson, Dean Brown…Des voix de Joey Kibble (Take 6), Macy Gray, Lalah Hathaway…Le tout s'étalant sur 10 reprises et 5 morceaux originaux.

A l'écoute, le ramage se rapporte au plumage. Furieusement groovy, c'est le moins que l'on pouvait attendre d'un bass hero de sa trempe. Mais quand on s'appelle M2, le groove tient du service minimum. Pour faire un grand album, il faut y ajouter de l'éclectisme. Le compte y est avec Lalah Hathaway sur « La Villette » ou Eric Clapton en version reggae sur « Silver Rain », titre phare de l'album (malheureusement remplacé pour d'obscures raisons marketing par Joey Kibble pour la version européenne de l'album). Des sax de premier plan tel Kenny Garrett, Kirk Wallum ou Gerald Alright – sur "Bruce Lee" - viennent compléter le tableau.

Mais l'éclectisme ne saurait suffire. Il faut lui adjoindre l'audace. Elle est nécessaire pour oser toucher à des monuments de la musique moderne – "Sophisticated Lady" du grand Duke – mais aussi pour avoir l'idée d'instiller un peu de groove dans la "Moonlight Sonata" de Beethoven. Le tout avec toujours le même détachement, la même déconcertante (énervante?) facilité.

Pour finir, on se saurait passer à côté de deux reprises lumineuses qui contribuent à réhausser la valeur des originaux – "Girls and Boys" de Prince avec la voix métallique de Macy Gray et "Boogie On Reggae Woman" de Stevie Wonder.

Il est compliqué de parler d'une légende vivante sans tomber dans la redite ni l'angélisme excessifs. Silver Rain est un grand album de la part d'un monstre sacré du genre. Rien a ajouter de plus.

Vieneg

LUCK MERVIL – TI PEYI A


A l'intention de tous ceux qui s'en étonneraient, je n'aurais qu'un mot : JE SAIS.

Oui, c'est vrai, ceux qui connaissent Luck Mervil savent tout au plus de lui qu'il s'est illustré dans une comédie musicale, Notre Dame de Paris.

Je l'ai appris en me renseignant sur le personnage après avoir eu l'album entre les mains et cela tombe plutôt bien car si je l'avais su avant, je n'aurais sans doute pas accepte d'y toucher...

"TI PEYI A" constitue le regard lucide et touchant d'un canadien d'origine haïtienne sur son pays d'origine. C'est le regard dans le rétroviseur de son histoire de quelqu'un qui aurait facilement pu céder aux sirènes de l'oubli, du déni de sa propre histoire et faire un album de variété française ou de R'n'B sans qu'il n'y ait rien à lui reprocher, mais qui a préféré – pour cette fois tout du moins – transmettre un message d'espoir et de reconnaissance d'une ïle dont on ne parle que parce qu'elle a la malchance d'avoir aligné l'une des plus belles brochettes de dictateurs de la planète, d'être en course pour le prix du pays le plus affligé du monde et même de toujours se trouver sur la trajectoire des cyclones les plus dévastateurs de cette région du globe.

Certes. Mais ceux qui connaissent Haïti savent aussi que la boue des bidonvilles crasseux recèlent des trésors autrement plus précieux, d'entre ceux que l'on ne peut traduire en produit intérieur brut : la dignité d'un peuple (il faut lire Wole Soyinka pour comprendre ce qu'est la dignité et en quoi elle est essentielle à la survie d'un peuple) et son combat indéfectible pour la préservation de ses richesses originelles, en dépit des chaos de l'histoire.

Luck Mervil ne chante pas autre chose.

"Ti Mari", c'est le déni d'humanité infligé aux Restavek, ces milliers enfants réduits à l'état d'objets domestiques (en Haiti, un enfant sur 20 est un Restavak).

"Banm Chenn" aborde quant à lui la question essentielle de la liberté et de la lutte contre l'oppression de ce pays souffre douleur, sur fond d'appel à la légendaire fierté haitienne, qui lui valut d'infliger à Napoléon l'un de ses défaites les plus cuisantes.

"Mézanmi" en duo avec Corneille, se veut un appel le constat d'une décolonisation inachevée ("ce n'était pas seulement les chaines que nous avions aux pieds qu'il fallait briser / la révolution n'est pas finie / il y a aussi les chaines à l'âme / les chaines à notre volonté").

L'album s'achève sur "Le gout des jeunes filles", titre éponyme d'un roman de Dany Laferriere, autre écrivain majeur de cet Haiti décidemment très fécond en talents. Ce roman dont l'histoire se déroule dans les années 70 pendant les années macoute, a été adapté au cinéma et devrait sortir cette année sur les écrans parisiens.

Un album-témoignage de la lutte de tout un peuple pour conserver sa place sur la carte de l'humanité. Il fallait en parler.

Vieneg

Joshua Redman Elastic Band - MOMENTUM


Le moins que l'on puisse dire, c'est que cette année 2005 est riche de bonnes surprises. A côté de Marcus Miller, de Meshell Ndegeocello ou d'Erik Truffaz, prévoyez maintenant de la place sur l'étagère (ou dans votre juke boz MP3, puisque bien entendu vous aurez acheté l'original…) pour ce nouvel opus de Joshua Redman entouré de son talentueux combo, Elastic Band.

Quelques interrogations et critiques de base doivent être rapidement pliées : est un album de jazz qui sonne funk ou un album de funk qui sonne jazz ? Les adeptes des discussions de salon entre pseudo initiés apprécieront sans doute…mais ils seront bien les seuls, car ce n'est pas le sujet. La vraie problématique est bien plus simple que cela.

Il suffit de mettre ensemble le sax ténor funk de Redman, d'y associer l'orgue entêtant de Yahel (co fondateur avec Redman du collectif) et vous obtenez « Sweet Nasty ». Satisfait ? alors passez à « Shut your mouth » pour goûter aux harmonies un peu rauques et brut de fonderie adoucies par les effets electro psychédéliques du même Yahel. Nicholas Payton est présent à la trompette pour une reprise funky (eh oui !) d'un bon Led Zep revu et corrigé. Entre temps vous serez passé par "Riverwide" pour apprécier le flow de Sheryl Crow. Ne passez pas à côté de « Put it in your pocket », vous risqueriez de rater le son de ?uestlove des Roots.

Il sera temps de conclure avec Meshell Ndegeocello, enchanteresse sur « Greasy G » accommodant de tout son talent une guitare wah wah de toute beauté.

Le natif de Berkeley a donc parcouru beaucoup de chemin depuis son premier album éponyme sorti en 1993. Il est clair qu' avoir grandi à l'ombre du talent de son paternel, Dewey Redman, qui s'est illustré dans les 70's notamment aux côtés de Coleman ou de Jarrett, ça aide. Forcément. On peut cependant admirer des icônes comme Adeley, Coltrane, Ornette Coleman et ne pas oublier pour autant de vivre avec son temps. Joshua Redman le démontre allégrement. Avec l'assurance quelquefois un peu énervante des gens sûrs de leur talent, il affirme sans ciller ressentir la même émotion dans le hip hop des années 90 que dans le bebop des années 50, placer au même niveau de composition le caractère iconoclaste du groove moderne et le mouvement avant-gardiste qui a marqué le jazz des 60's. Il serait donc possible de marier les célestes envolées de Coltrane avec les terrestres saveurs de Maceo Parker.

Alors, « est un album de jazz qui sonne funk ou un album de funk qui sonne jazz ? "

Cette question est tout simplement sans intérêt. It's simply about groove and funkyness…

Viéneg

COMMON - BE


Common est désormais le leader d'un rap qui se veut « socially conscious ». Le risque étant de faire plus dans la prêche que dans le fun. « Be » n'est « be like ».

Lonnie Rashid Lynn, plus connu un temps sous le nom de Common Sense, maintenant tout simplement Common, revendique dans cet album une fois de plus qu'il est possible de faire son chemin hors des sentiers battus, tout en restant conscient des réalités business de l'industrie dans laquelle il évolue (l'album est tout de même produit par Universal Music.

Soyons clair : Le Common Sense de « Can I borrow a dollar » a vécu, celui de « One day it'll all make sense » n'est plus. Quand à celui d' »Electric Circus », son dernier opus, avec les expérimentations électroniques Psych-Rock-Hop signé Neptunes…

Back to the beat, samples soigneusement sélectionnés, vrais instruments, le tout mis en valeur avec le flow unique du rappeur de Chicago.

L'album est produit par Kanye West, recordman toutes catégories de la rapidité d'atteinte des sommets des charts US, avec l'album « College Dropout ». Quitte à paraître un chouilla iconoclaste, j'attends toujours la claque annoncée et le frisson irrépressible que tout le monde prédisait. Mais bon, je m'éloigne, d'autant que Kanye démontre sur cet album qu'il peut être un très bel écrin autour d'un diamant brut comme Common. Il ne faut juste pas inverser les rôles… Leux deux seuls titres non produits par Kanye West sont l'œuvre de Dilla, aka Jay Dee, l'un des architectes de Slum Village, qui s'était déjà illustré sur « Like Water for Chocolate ».


Croquons dans la galette. Le titre phare est « The Corner », une véritale hymne au Black Arts Movement des 60's, mais aussi une célébration de la rue, du melting pot Est Coast de ces années là, par lesquelles tout a commencé, que le rap se veut avant tout le fruit de ces mouvements de conscientisation, bien avant le bling bling et la pimp attitude incarnés aujoutd'hui par 50 Cent. Quelques références à son travail passé dans « They Say », sur lequel Kanye West et John Legend l'accompagnent. Une belle performance live dans « The Food » enregistré au Dave Chapelle Show à New York.

Common n'est pas un ange, ainsi qu'en témoigne « Go ». « Go and on the count of three / And on the count of three everybody run back to your fantasy ». Ceux qui connaissent l'histoire comprendront. La différence réside cependant dans la manière d'en parler et avec Common, on ne tombe jamais dans le démonstratif hardcore bête et méchant.

« Love Is… » ressucite Anna et Marvin Gaye sur une production de James Poyser. « Testify » constitue quant à lui clairement l'une des plus belles productions de West. Un sample entêtant on ne peut plus 'old soul'.

Dans « Moment of Clarity », Jay-Z rappe « I wanna rhyme like Common Sense/ But I did five mill'/ I ain't been rhyming like Common since' . Il est clair que ce n'est « BE » qui ouvrira à Common les portes de la reconnaissance populaire. Cet album, sans être underground, n'est clairement pas grand public. C'est simplement l'œuvre d'un artiste qui refuse de vendre son âme.

Thanks COMMON for BEing.


Vieneg


Marc Dugain, La malédiction d'Edgar





Marc Dugain nous conte dans son dernier opus la vie et les (basses) œuvres d'Edgar Hoover, patron du FBI de 1924 à 1972, que tous s'accordaient à reconnaître comme l'homme le plus puissant des Etats-Unis. On peut lire ce roman très bien documenté à travers un prisme strictement historique. On peut aussi le lire en se disant avec angoisse que les bégaiements de l'histoire le rendent terriblement actuel…


Pour se rassurer, on dirait qu'il s'agit de la caricature d'une époque révolue.

Une époque caractérisée sur le plan international par la folie extrémiste de l'affrontement est-ouest mais aussi par la non moins extrémiste schizophrénie de la société. Une époque décrite par le novelliste américain William Styron comme la « passerelle chancelante entre le puritanisme de nos ancêtres et l'avènement de la pornographie de masse ».

John E. Hoover est tout cela à la fois. Il se veut à la fois fervent défenseur de la morale chrétienne dans son acception la plus stricte et grand pourfendeur du libéralisme caractéristique de la société de son époque. On le découvre abject, assoiffé de pouvoir, confondant ses intérêts et ceux, en principe, éminemment supérieurs, de l'Etat qu'il est censé servir.

Ce personnage atypique nous est décrit de façon très intime par Clyde Tolson, celui qui fut son plus proche adjoint mais aussi son amant. Car Hoover était homosexuel. Un détail ? Pas vraiment. Sa vie durant, nous confie Clyde Tolson, il aura été mû «par un puissant moteur (…) celui de la honte de sa condition qui l'animait sans répit, dans une fuite éperdue à laquelle il s'était imposé de donner un sens ».

Ainsi va Edgar Hoover et ses petites contradictions : homosexuel homophobe, défenseur des libertés individuelles aux méthodes fascistes, génie sûr de sa condition mais néanmoins paranoïaque, amoureux du rêve américain - n'importe qui, quelque soit sa naissance, pourvu qu'il ait du talent, peut se hisser au sommet – néanmoins affligé d'un racisme viscéral.

Jusque là, donc, on se rassurait. Là où on a froid dans le dos, c'est que le terrain de jeu du héros cynique de ce roman, c'est la plus grande démocratie du monde. On a encore plus peur quand on se rend compte à quel point tout cela est contemporain et comporte des ressemblances plus que fortuites avec des événements qui nous sont depuis devenus familiers.

En effet, Clyde Tolson nous convie à une visite des arcanes de la démocratie américaine du côté nauséabond de la force, par la lunette des ministériels cabinets qu'il a tant connu tout au long de ses 38 années de carrière.

On s'en serait douté, quelques grands noms retiennent bien entendu l'attention plus que les autres – Roosevelt et, surtout, Kennedy. Rien ne nous est épargné : le début de la dynastie Kennedy avec Joe qui nous est dépeint comme un personnage électrique, énergique, turbulent, sans la moindre finesse, un hyperactif priapique capable de poursuivre une femme de ses assiduités jusque dans les toilettes.

Une grande part du roman est consacré à l'accession au pouvoir de JFK, devenu au début de son mandat l'incarnation parfaite de la démocratie hollywoodienne – à base de sourire dentifrice et programme politique allégé - ainsi qu'au contexte international marqué par la guerre froide et les conflits ouverts menaçant la sécurité de la planète entière – ainsi l'affaire de la Baie des Cochons, en 1962. La encore, la petite histoire double souvent la grande : on revit ainsi l'échec des tractations pour faire assassiner Castro par la mafia sur fond d'affrontements fratricides entre les services d'investigations (FBI et CIA). On devine les raisons qui mèneront quelque temps plus tard à l'assassinat de JFK ainsi qu'au suicide largement aidé de Marylin Monroe, victime de la guerre des services, de la mafia, des intérets américains à la poursuite de la guerre du VietNam et du loby anti libéral.

Dans la petite comme dans la grande histoire, Edgar Hoover aura été le fil rouge de la politique américaine pendant toutes ces années. Et le moins que l'on puisse dire c'est que le marigot et les eaux troubles ne l'effraient pas. « Dieu et la loi, dit il à son Clyde, sont de la même essence. Mais le service du bien n'ouvre pas les portes de l'éternité. La bataille du temps, on la gagne par la postérité. En se mettant au service des idées qui ont le plus de chances de triompher. Si par bonheur elles sont en harmonie avec tes propres convictions, alors tant mieux. ».

L'obéissance à la raison d'état ainsi que l' application de la doctrine politique de l'époque, le Maccartysme, seront pour lui de parfaits prétextes pour mettre l'Amérique entière sur écoute. C'est l'époque où Thomas Mann, Hemingway, Albert Einstein, Trumann Capote, Charlie Chaplin sont considérés comme de dangereux rebelles à la cause suprême et néanmoins bien pratique qu'est la lutte contre le communisme. Il exerce à la perfection la fonction qu'il s'est auto attitré de protecteur de l'Amérique contre toutes les déviances et les contaminations exogènes.

Alors bien sûr, on aura beau gloser sur l'utilisation de méthode post fascistes pour préserver la démocratie, s'étonner à juste titre des soirées décrites par Clyde dans les salles du FBI à visionner les films salaces issus des saisies effectuées par les agents des mœurs. Tout ce que l'Amérique bien pensante aura retenu, c'est le rôle crucial qu'aura joué Hoover dans la préservation de ses valeurs morales essentielles… Finalement, à l'issue des funérailles nationales de Hoover, Clive se verra remettre le drapeau qui recouvrait le cercueil – hommage ultime habituellement réservé aux veuves.

Jean-Luc GUSTAVE

ANNIE ERNAUX, MARC MARIE : L'USAGE DE LA PHOTO


« L'érotisme est l'approbation de la vie jusque dans la mort »


La mort, omniprésente ; l'amour, en dépit de tout ; l'espoir, jusqu'au bout.

Un homme, une femme, une rencontre. Dès le départ, à côté de la mort, omniprésente, l'amour irrésistible et l'espoir, palpable

Marc Marie et Annie Ernaux signent avec ce récit écrit à quatre mains une formidable histoire de résistance d'autant plus improbable que cette lutte se fait contre un ennemi invisible : le cancer. En l'occurrence le cancer du sein de A.

ette tumeur est tellement présente qu'elle est quasiment personnifiée dans le livre, elle en devient un personnage à part entière. Ce personnage n'en est que plus terrifiant, mais contre lui la résistance que vont organiser envers et contre tout les deux uniques personnages n'en sera que plus belle. On croirait presque lui donner voix quand Annie se remémore cette phrase de Dante en passant pour la première fois le seuil de Curie : « Vous qui entrez ici, perdez toute espérance ».

Alors A et M. prendront contre le cancer le maquis des sens. Faire l'amour à mort pour mieux le contrer. Entre le 6 mars 2003 et le 7 janvier 2004, ils prendront systématiquement des clichés des pièces et des vêtements laissés là juste avant l'amour, au cours de déshabillages fiévreux, mais photographiés le lendemain. Ils commentent les clichés tour à tour, avec cette impudeur quelquefois si nécessaire à la vérité. Dans ce puzzle textile, des constantes : ainsi les bottes d'un Marc qui essaie sans cesse quant à lui, d'adopter une « posture de mâle dominant, protecteur, éminemment masculin, sont les seules à avoir survécu à ces tentatives de se faire passer pour ce qu'il n'est pas. Ces bottes sont incontournables tout au long du roman, à la fois symbole de l'érotisme fébrile qui anime ces deux êtres et qui est synonyme de vie, et contrainte dangereuse représentant le fragilité de ce désir.

Marc s'en tire souvent par l'humour – manifestation bien souvent involontaire de la perte par l'homme du contrôle qui lui est traditionnellement dévolu de l'espace privé et intime du couple ainsi que de l'impuissance qu'il éprouve face à une situation qui lui échappe singulièrement au profit d'étrangers – le cancer, la mort, le corps médical – avec qui il doit nécessairement composer, voire entrer en lutte pour garder (trouver ?) sa place. « Durant plusieurs mois nous ferons ménage à trois, la mort, A.,et moi. Notre compagne était envahissante. Elle s'arrogeait en permanence le droit d'être là, dans la poche de liquide collée au ventre de A. durant les périodes de chimio, sur son mamelon cramé par la radiothérapie.

Annie est, quant à elle, dans la crudité des mots, dans la précision chirurgicale des actes et des gestes. Les moments d'amour physique dont les reliefs textiles sont la démonstration sont pour elle uniques à plus d'un titre, car ils font figure d'oasis dans un univers hostile. On ne peut s'empêcher d'ailleurs d'opposer systématiquement les deux univers : la profusion de couleurs des vêtements, la chaleur et le rythme des descriptions du préambule de ces instants privilégiés contrastent violemment avec l'aridité presque palpable, physique, de la peau désormais réduite à une enveloppe charnelle mutilée, presque torturée, desséchée par la chimiothérapie. « l'apres midi je devais me rendre à l'institut Curie, la chirurgienne qui m'avait opérée quinze jours plus tot devait allait m'annoncer si l'ablation de la tumeur suffisait ou s'il fallait m'enlever tout le sein »

Est-ce indécent ? Sans doute. C'est en tout cas dérangeant. Mais cette histoire est en même temps simple. Simple comme la vie, simple et inexplicable comme l'amour.

Simple, inexplicable et désespéré comme l'amour entre deux êtres qui jouent l'éternité contre l'adversité.


JeanLuc GUSTAVE

ORION SCOHY, VOLUME


Entre Bukowski et Raymond Queneau

Orion Scohy est un petit gars de 31 ans qui n'a pas grand chose à dire, mais qui crève néanmoins d'envie d'écrire un roman culte.

Excellent sujet. Il va donc écrire là dessus. Mais sur quoi ? Ben précisément, sur le fait qu'il n'ait rien à dire etc. etc.…

Ne vous attendez donc pas à un roman classique (un début, une histoire, un dénouement) puisque précisément ce n'en est pas un. Ainsi qu'Orion Scohy l'annonce lui même, c'est un bouquin sur la matière roman, sans être en soi une œuvre romanesque.

VOLUME constitue un joyeux patchwork pas toujours compréhensible, un prétexte pour faire se croiser un détective aux méthodes incertaines et qui visiblement ne sait écrire que des débuts de roman, un assistante unijambiste, un super héros à l'accent italo-espagnol à moins qu'il ne soit argentino brésilien (plutôt dur à décrire, l'accent argentino brésilien…) dont la cape magique aurait été dérobée par un pigeon malfaisant, et pour finir des acteurs d'un fantasmatique opéra farandole échangiste. C'est également un prétexte au plaisir de l'écriture tout simplement, un hymne à le beauté des tournures dignes de l'Oulipo de Queneau. Pour désamorcer toute critique sur côté burlesque de l'œuvre, il prévient : " Pas de panique, on n'est pas obligé de comprendre quoi que ce soit ». Nous voilà rassurés.

Après quelques digressions sur son nom – que l'on retrouve savamment distillé tout au long du livre tant « Orion, (son) nom, (l')oriente , comme une sorte de déterminisme sentimentalo-culturel qu'il s'impose à (lui) même» Scohy réussit à balader le lecteur incrédule pendant 460 pages tout en jurant la main sur le cœur qu'il ne se sent pas le moins du monde l'âme d'un écrivain. Cet ouvrage à base de roman (comment l'appeler autrement ?) est réinventé quasiment à tous les chapitres –les personnages improbables vivent et meurent au gré des fantaisies de l'auteur, l'échafaudage est fragile mais il tient on ne sait trop comment. Si on osait, on le comparerait volontiers à Bukowski, le poète maudit de la beat generation, dans les descriptions quelquefois un peu trash, avec une plume qui n'est cependant jamais départie d'autodérision.

C'est iconoclaste, profondément nombriliste, assez singulier pour provoquer des réactions extrêmes. On aime ou on déteste, mais on ne dit pas simplement « c'est pas mal pour un premier roman.

Si le pari est bien celui là, alors il est réussi, incontestablement.

JeanLuc GUSTAVE

Jean-Philippe TOUSSAINT, FUIR



En effet, l'histoire de départ est d'une affligeante banalité : le narrateur, ami amant d'une certaine Marie, conceptrice de mode de son état, est investie par celle-ci d'une délicate mission : remettre à un entremetteur local une enveloppe de 25000 dollars pour un service dont on ne saura pas la nature.

A peine a-t-il foulé le sol chinois que son hôte lui remet un téléphone portable. Et c'est là que tout commence.

En principe, fort de ce résumé de l'entame du roman, vous pouvez légitimement vous attendre à un bon polar des familles. Et vous tromper. Car la vérité est ailleurs. Dans le titre. Fuir. Quelque chose, quelquefois. Quelqu'un, le plus souvent. « Serait-ce jamais fini avec Marie ? » Oui, car lors de l'épisode précédent, « Faire l'amour », paru en 2002, c'était fini, avec Marie.

En trois jours tout bascule. L'aéroport de Shangai, la rencontre avec l'obscur et sournois Zhang Xiangzhi, avec lequel toute conversation est impossible, autant en raison de la barrière linguistique qu'en raison de la brutalité des rapports qui s'instaure immédiatement entre eux, peut être à cause de Li Qi. Li Qi qu'il rencontre au cours d'une exposition à Shangai, qu'il désire immédiatement, qui l'entraîne dans une course folle à travers Pékin à pieds, en train, à moto. Une immense violence sous jacente, comme retenue par une main invisible, est constamment présente. La violence perceptible dans Pékin qu'ils traversent toujours comme s'ils avaient la police secrète aux trousses – nous n'en savons jamais rien - ; violence dans l'absence de communication explicite entre les personnages ; tensions véhiculées par le portable, ce petit objet « gris, assez moche, sans emballage ni mode d'emploi » et frustration, enfin, quand, au moment de succomber à cette passion charnelle qui le consume, le mouchard qu'il a dans son sac se révélera l'émissaire chargé d'une bien triste nouvelle : la mort du père de Marie, sur l'île d'Elbe.

Fuir, pas facile. C'est là tout le drame que décrit entre les lignes Jean-Philippe Toussaint : nous vivons aujourd'hui un monde où les extrêmes se rejoignent. Le constat est amer. Fuir, liberté essentielle de l'homme, est devenu virtuellement impossible. Les réseaux de communication – dans le cas du narrateur, d'asservissement – ont définitivement rendu impossible cet ultime geste, ce dernier rempart de l'individualité. C'est ainsi qu'à l'autre bout du monde, Marie et lui n'auront jamais été aussi proches.

Et c'est à l'issue d'une ultime fuite à travers Pékin, à trois sur une moto, Li Qi intercalée entre lui et Zhang Xiangshi, que le séjour en Chine de notre narrateur s'achève. Les deux autres s'effacent alors, comme dans la brume d'un rêve, et nous le retrouvons sur les bords de la Méditerranée, « calme comme un lac ».

Le calme n'est cependant qu'apparent, car désormais la mort règne partout. La mort du père de Marie, bien sur, mais aussi la fin annoncée de sa relation avec elle. Rien ne sert de fuir… Et la course recommence, certes d'une nature toute différente puisque cette fois c'est la course à la lenteur. A l'avion, au train, à la moto succèdent le cheval, le corbillard, la voiture et enfin la nage. Les néons criards de Shanghai ont fait place Il était absent à la mort de son père, et elle compte bien le lui faire payer. Effondré mais raidie par la peine du deuil et l'orgueil de la femme blessée, elle le cherche, le désire mais le défie en même temps.

Cet affrontement connaîtra une apothéose de toute beauté, au cours duquel les larmes de Marie, mêlées au sel salvateur de la mer, viendront laver les derniers relents mortifères de leur passion trop longtemps contrariée.


JeanLuc GUSTAVE

jeudi 1 septembre 2005

NUALA O'FAOLAIN, J'Y SUIS PRESQUE


Récit traduit de l'anglais (Irlande) par Stéphane Camille

Vous avez aimé « Chimères », vous adorerez « J'y suis presque ». Tel est le texte qu'auraient pu faire apparaître les éditeurs sur un éventuel bandeau publicitaire qui accompagnerait la sortie de ce livre.

Car c'est bien de succès qu'il s'agit et planétaire, celui là. Le genre de succès qui change à jamais la vie de celui sur qui il a eu la bonne idée de se poser. Dans le cas de Nuala O'Faolain, la reconnaissance du public a tout changé : de la vie de chroniqueuse tentant de placer ses piges à un journal irlandais, la voilà aux Etats-Unis, vivant de son art, laissant loin d'elle la misère palpable qu'est de loin en loin celle de sa famille, de sa ville, de son peuple, de son histoire.

L'introspection commence au moment où la chroniqueuse irlandaise est devenue un écrivain célèbre, suite au succès mondial de son premier roman, « Chimères ». Loin d'avoir domestiqué ses vieux démons, on la découvre tourmentée, ballottée au gré des flots de ses rencontres (qu'elle a difficiles), mais remplie de l'espoir de trouver un sens à sa vie.

Au fil des pages, le lecteur est invité à une descente de 200 pages au fond de la mine de ses sentiments, de ses doutes existentiels, des relations toujours complexes avec ses parents. Les difficultés de l'amour à cinquante ans, la relation à son propre corps d'une femme vieillissante imprègnent également tout aussi profondément les thèmes de réflexion de Nuala O'Faolain.

Une écriture souvent drôle (bien malgré elle quelquefois), une plume cinglante, quelquefois presque brutale tellement on la sent désabusée. Quelques exemples :

- au sujet de l'Irlande, terre natale avec laquelle elle a tant de choses à régler : « ça tombe bien, en Irlande, fin XXè siècle, on commence à autoriser la connaissance de soi » ; « En Irlande, les gens ont tellement souffert qu'ils ont renoncé à se demander pourquoi » ; « je crois qu'on peut naître avec le mal du pays, la plus merveilleuse des demeures dans un monde d'amour absolu ne ferait pas l'affaire – (je) chercherai(s) encore à savoir à quel lieu (j') appartiens vraiment».

- si elle parle de l'âge : « La cinquantaine, c'est l'adolescence qui revient de l'autre côté de la vie adulte — le serre-livres correspondant — avec ses troubles de l'identité, ses mauvaises surprises physiques et la force qu'il faut pour s'en accommoder ».

- à propos de sa mère et de l'héritage qu'elle porte en elle : « elle transporte avec elle les maladies irlandaises que sont l'alcool pour les hommes, la rancune pour les femmes ».

Son ultime bataille avec elle même se situe sur le front de la relation amoureuse, puisque bien entendu nous retrouvons Nuala aux Etats-Unis, auréolée de sa gloire littéraire mais seule et sans enfant. On la suit ainsi dans les dédales de sa relation avec un certain John, un cinquantenaire rencontré sur internet, relation qui se réduit le plus souvent à quelques rendez-vous dans un motel pour deux heures de plaisir. Cette relation prend une connotation attraction-répulsion, tant les réflexes d'auto défense sont forts chez notre héroïne. Une petite fille de 8 ans, la fille de John, incarnera peut-être la rédemption, car à travers elle Nuala entretient l'espoir de devenir elle même « un jour une enfant de 8 ans normale, c'est à dire non emplie de haine ».

Un récit puissant sur les difficultés à mener sa propre vie malgré les profondes brûlures qui peuvent affecter l'estime de soi. Une autobiographie poignante qui prouve que la littérature n'est jamais aussi belle que quand elle aide à cautériser les blessures de l'existence et à guérir du mal de vivre.


JeanLuc GUSTAVE

mercredi 25 décembre 2002


A toi, adepte d'électro langoureux, de cordes enchanteresses, de musique à siroter dans un décor tamisé en compagnie de gens qu'on aime (ou d'un fond de vieux rhum tel Hemingay à La Havane méditant dans son chesterfield sur le sens de l'humain...), réjouis toi ton voeu est exhaucé... Après Bugge Wesseltoft dans le jazz, la Scandinavie s'affirme décidemment comme l'horizon vers lequel il faut tendre l'oreille en ce début de millénaire.


C'est du son lourd et ténébreux façon Massive Attack, quelquefois d'une tristesse à pleurer ("sleep will come") mais toujours extrêmement bien léché, avec des accents african soul remarquables. Down beats à effets secondaires assurés; teenager, passe ton chemin, c'est de la musique pour grandes personnes...