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dimanche 21 décembre 2008

L'avez vous lu? A propos de Julia LEIGH : Ailleurs.


Julia LEIGH, Ailleurs.

Editeur : Christian Bourgeois Editeur

ISBN : 978-2-267-01995-7

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Un roman court (104 pages) mais au rythme haletant.


Une lecture quasi physique qui nous plonge dans l'atmosphère étouffante des grandes familles bourgeoises aux secrets de famille bien gardés.

On est entre Faulkner – pour l'écriture – et l'autrichienne Elfriede Jelinek, prix Nobel 2004 – pour l'atmosphère et le rythme.

C'est sombre, dérangeant, tant dans le fond de l'histoire que dans la spécificité de la narration.

Le roman démarre dans l'action, telle une pièce de théâtre : une femme, naufragée de l'existence, revient d'Australie avec ses deux enfants pour s'installer chez sa mère, vieille bourgeoise gardienne des conventions les plus strictes.

Quelque temps plus tard, c'est au tour de son frère accompagné de sa femme, de faire leur apparition. Ils sont affligés de la perte de leur unique enfant, décédé lors de l'accouchement quelques jours plus tôt. Le talent narratif de Julia Leigh parvient presque à rendre physiquement perceptible l'air qu'ils respirent, les regards qu'ils se portent, la lourdeur des secrets portés par les regards mais jamais explicitement évoqués. La vraie violence est dans la lenteur des gestes, derrière les portes fermées, dans la haine des regards fuyants porteurs de décennies de douleurs inexprimées.

Il faut enterrer cet enfant. Son cadavre en putréfaction prend une dimension toute particulière. Se met en place alors une symbolique de la rédemption dans cette geste particulière. Folie, désespoir, errance familiale, poids des conventions. Tout est en place pour une chute douloureuse mais salutaire. Les nuages trop lourds se déchirent, on n'enterrera finalement pas qu'un corps froid mais un monde tout entier, qui se lavera de ses péchés par un baptême abominable dans l'eau glaciale du lac tout proche, au cours duquel ils finiront par comprendre que la fuite n'est pas la solution.


Julia Leigh offre ici une roman cinglant, exceptionnel dans cette rentrée littéraire un peu fade. Auteur à suivre puisque le Canada's Globe and Mail l'a retenu dans son classement des dix auteurs les plus prometteurs de l'année 2000. L'Observer l'a sélectionnée parmi les vingt et un auteurs à retenir pour le XXIe siècle.

jeudi 27 septembre 2007

LYONEL TROUILLOT - L’amour avant que j’oublie


Actes Sud


C'est un objet littéraire pour le moins inattendu que nous livre cette fois Lyonel Trouillot dans son dernier roman. Un objet littéraire qui nous renvoie à la raison d'être de la littérature elle-même. Pourquoi écrire ? Pourquoi raconter des histoires ? Pour Lyonel Trouillot, la réponse est claire : on écrit pour rester en vie, on prend la plume pour rassembler et sauvegarder des miettes d'existence. On écrit aussi parce que, malgré tout, certaines choses ne se disent pas. Je t'aime ne se dit pas. L'homme de lettres qu'il est, le penseur reconnu se trouve en l'espèce incapable de parler d'amour.


Il appelle donc à son secours l'imaginaire, comme un ménestrel convoque la fiction pour conter fleurette sous le balcon de sa belle.


Trois personnages constitutifs du puzzle de sa vie. Trois âmes singulières aux destins tantôt tragiques, tantôt comiques, jamais pathétiques. Peu importe la vérité dans la fiction du réel, de toute façon la vie est un roman.


L'Étranger, le premier d'entre eux. Un Jules Vernes caribéen. Il a fait le tour du monde sans quitter son île. Il traverse le roman une valise à la main, toujours dans l'attente imminente d'un visa, car « il part toujours le mois prochain ». Qui prétendrait qu'il soit un imposteur n'aurait tout simplement rien saisi à sa philosophie. Bouger pour ne pas mourir. S'activer pour tromper le malheur tapi dans un recoin de l'existence, toujours prêt à cueillir celui qui se croit à tort invincible. « Seul le malheur survit. C'est pour cela qu'il ne faut jamais rester immobile. Tous les jours, le malheur revient vérifier à quelle vitesse tu peux bouger et il finit par t'attraper si tu restes à la même place ». Voilà pourquoi la vraie vie de Ricardo Mazarin est un « fait banal, sans importance ». La vérité vraie ne saurait être celle à laquelle nous contraint le quotidien. C'est une vraie leçon de révolte contre tous les déterminismes qui nous est ici administrée par ce conteur en transit. La vraie vie est dans les yeux de celui qui regarde. Attention donc à ne pas trop attendre pour 'apprendre à regarder'.


Ensuite, l'Historien. L'histoire d'une passion contrariée avec Marguerite, une vendeuse de rue. Une authenticité contrastant avec l'hypocrisie, le mensonge et la trahison connue avec l'Autre, une indicible erreur de l'existence, un innommable accident de la vie, une « erreur d'amour » qui finira par avoir raison de lui, car « l'amour ça peut être une belle chose, mais c'est une saloperie aussi ».


Enfin, Raoul. Le visiteur de cimetière. L'homme éternellement blessé en raison d'un drame qu'il n'a pu éviter et qui appelle à son secours toutes les puissances de la transcendance.


Autant de tranches de vie et d'expérience dont s'abreuve notre héros pour approcher sa belle. Il ne peut être que cela. Il ne parvient qu'à avancer masqué, incapable de se découvrir car alors il lui faudrait parler d'amour. Il lui faudrait se révéler. Il préfère, tel le bernard l'hermitte bien connu des antillais, emprunter des yeux, des oreilles, piocher ça et là dans des vies singulières. Il est l'écrivain public de leurs voyages intérieurs. Un passeur de paroles qui ne sont pas les siennes mais qui lui appartiennent néanmoins car la parole appartient à celui qui la reçoit.


Poésie, tragédie, mais aussi chroniques d'un bonheur authentique sont autant de facettes de cette lettre d'amour adressée à une l'anonyme auditrice d'un colloque littéraire. Une puissance singulière se dégage de cette intention toute simple. Une pudeur touchante dans l'expression de sentiments profonds. On ne peut qu'être touché par cette quête d'absolu à laquelle nous convie Lyonel Trouillot, « dans l'étrangeté des chemins qui conduisent à l'amour ».


Viéneg

Antoine Volodine - Songes de Mevlido


No future surréaliste

Une guerre a eu lieu, sans doute l'assaut final qui laisse l'humanité désespérée. Cette guerre, qualifiée de « guerre de tous contre tous » a vu l'affrontement des camps capitaliste et bolchevique. Une dictature idéologique sans merci s'installe. Elle est tentaculaire, monstrueuse en ce qu'elle ne s'embarrasse même pas des oripeaux que revêt habituellement tout régime totalitaire. Elle ne prétend même pas faire le bonheur des gens.

Mevlido est le personnage principal de ce conte dystopique qui a pour théâtre un XXIIe siècle à l'agonie. La ville d'Oulang-Oulane où il vit est l'antre de l'horreur à laquelle la guerre a laissé place. Deux camps s'affrontent dans une lutte mortifère. Mevlido appartient quant à lui au camp des vaincus, soumis au bon vouloir des tout puissants « Organes ». Ceux-ci se servent de lui comme d'une sorte d'antidote à la barbarie, expédié vers le futur à la recherche d'un remède pour l'humanité en voie d'extinction. Chaque passage est matérialisé par une trappe, d'où notre héros glisse imperceptiblement dans un système monde sans repère.

On se laisse facilement emporter dans cette translation sans fin, tant l'écriture de Volodine est envoutante. Elle est également physique, avec un talent consommé pour faire ressentir à son lecteur l'ambiance étouffante, la poussière presque palpable tout au long du roman mais aussi la lutte éperdue pour survivre, même quand la vie n'a plus de sens. Les références s'inversent, le tramway, dans lequel on est embarqué dès les premières pages du roman, ultime cordon ombilical reliant encore Poulailler Quatre à ce qui demeure de la civilisation, peut également à tout moment devenir un instrument de mort. On assiste ainsi, avec le regard d'un sniper tapi au coin de la rue, à la décapitation atrocement narrée de la « femme en vert », dont la tête est broyée de façon ignoble par les roues de fer de la machine.

Les nuits ne s'achèvent que pour laisser place à une pénombre grisâtre, faite de suie industrielle et de volatiles aux ailes grinçantes.

Même au cœur de l'horreur, Mevlido, personnage principal auquel on finit par s'identifier, lutte de plus pour ne pas se laisser submerger par le souvenir trop présent de sa compagne, assassinée par des enfants soldats.

Ce cataclysme imprègne tout, y compris la dialectique qu'utilise Volodine pour nous la faire mieux ressentir. Ainsi, les phrases commencées ne sont quelquefois jamais achevées (« on ne sait jamais ce que. ») comme happées par quelque chose de plus grand encore que le discours.

La vie n'existe plus, pas plus que la mort. Le monde d'alors est otage du présent fait de chamanes, d' imprécation, de magie et de rumeurs d'attentat contre la lune…

Sept parties et quarante-neuf chapitres plus tard, on se sait toujours par ce qu'il faut en penser. C'est peut être précisément ce qui fait la puissance de Volodine : cette capacité à emmener son lecteur dans les méandres les plus intimes de l'être et du devenir. Une espèce de no future fantasmagorique à la limite de la rupture dans lequel on pénètre comme aspiré par un tunnel et dont on ne ressort pas tout à fait indemne.

Viéneg

dimanche 25 décembre 2005

Marc Dugain, La malédiction d'Edgar





Marc Dugain nous conte dans son dernier opus la vie et les (basses) œuvres d'Edgar Hoover, patron du FBI de 1924 à 1972, que tous s'accordaient à reconnaître comme l'homme le plus puissant des Etats-Unis. On peut lire ce roman très bien documenté à travers un prisme strictement historique. On peut aussi le lire en se disant avec angoisse que les bégaiements de l'histoire le rendent terriblement actuel…


Pour se rassurer, on dirait qu'il s'agit de la caricature d'une époque révolue.

Une époque caractérisée sur le plan international par la folie extrémiste de l'affrontement est-ouest mais aussi par la non moins extrémiste schizophrénie de la société. Une époque décrite par le novelliste américain William Styron comme la « passerelle chancelante entre le puritanisme de nos ancêtres et l'avènement de la pornographie de masse ».

John E. Hoover est tout cela à la fois. Il se veut à la fois fervent défenseur de la morale chrétienne dans son acception la plus stricte et grand pourfendeur du libéralisme caractéristique de la société de son époque. On le découvre abject, assoiffé de pouvoir, confondant ses intérêts et ceux, en principe, éminemment supérieurs, de l'Etat qu'il est censé servir.

Ce personnage atypique nous est décrit de façon très intime par Clyde Tolson, celui qui fut son plus proche adjoint mais aussi son amant. Car Hoover était homosexuel. Un détail ? Pas vraiment. Sa vie durant, nous confie Clyde Tolson, il aura été mû «par un puissant moteur (…) celui de la honte de sa condition qui l'animait sans répit, dans une fuite éperdue à laquelle il s'était imposé de donner un sens ».

Ainsi va Edgar Hoover et ses petites contradictions : homosexuel homophobe, défenseur des libertés individuelles aux méthodes fascistes, génie sûr de sa condition mais néanmoins paranoïaque, amoureux du rêve américain - n'importe qui, quelque soit sa naissance, pourvu qu'il ait du talent, peut se hisser au sommet – néanmoins affligé d'un racisme viscéral.

Jusque là, donc, on se rassurait. Là où on a froid dans le dos, c'est que le terrain de jeu du héros cynique de ce roman, c'est la plus grande démocratie du monde. On a encore plus peur quand on se rend compte à quel point tout cela est contemporain et comporte des ressemblances plus que fortuites avec des événements qui nous sont depuis devenus familiers.

En effet, Clyde Tolson nous convie à une visite des arcanes de la démocratie américaine du côté nauséabond de la force, par la lunette des ministériels cabinets qu'il a tant connu tout au long de ses 38 années de carrière.

On s'en serait douté, quelques grands noms retiennent bien entendu l'attention plus que les autres – Roosevelt et, surtout, Kennedy. Rien ne nous est épargné : le début de la dynastie Kennedy avec Joe qui nous est dépeint comme un personnage électrique, énergique, turbulent, sans la moindre finesse, un hyperactif priapique capable de poursuivre une femme de ses assiduités jusque dans les toilettes.

Une grande part du roman est consacré à l'accession au pouvoir de JFK, devenu au début de son mandat l'incarnation parfaite de la démocratie hollywoodienne – à base de sourire dentifrice et programme politique allégé - ainsi qu'au contexte international marqué par la guerre froide et les conflits ouverts menaçant la sécurité de la planète entière – ainsi l'affaire de la Baie des Cochons, en 1962. La encore, la petite histoire double souvent la grande : on revit ainsi l'échec des tractations pour faire assassiner Castro par la mafia sur fond d'affrontements fratricides entre les services d'investigations (FBI et CIA). On devine les raisons qui mèneront quelque temps plus tard à l'assassinat de JFK ainsi qu'au suicide largement aidé de Marylin Monroe, victime de la guerre des services, de la mafia, des intérets américains à la poursuite de la guerre du VietNam et du loby anti libéral.

Dans la petite comme dans la grande histoire, Edgar Hoover aura été le fil rouge de la politique américaine pendant toutes ces années. Et le moins que l'on puisse dire c'est que le marigot et les eaux troubles ne l'effraient pas. « Dieu et la loi, dit il à son Clyde, sont de la même essence. Mais le service du bien n'ouvre pas les portes de l'éternité. La bataille du temps, on la gagne par la postérité. En se mettant au service des idées qui ont le plus de chances de triompher. Si par bonheur elles sont en harmonie avec tes propres convictions, alors tant mieux. ».

L'obéissance à la raison d'état ainsi que l' application de la doctrine politique de l'époque, le Maccartysme, seront pour lui de parfaits prétextes pour mettre l'Amérique entière sur écoute. C'est l'époque où Thomas Mann, Hemingway, Albert Einstein, Trumann Capote, Charlie Chaplin sont considérés comme de dangereux rebelles à la cause suprême et néanmoins bien pratique qu'est la lutte contre le communisme. Il exerce à la perfection la fonction qu'il s'est auto attitré de protecteur de l'Amérique contre toutes les déviances et les contaminations exogènes.

Alors bien sûr, on aura beau gloser sur l'utilisation de méthode post fascistes pour préserver la démocratie, s'étonner à juste titre des soirées décrites par Clyde dans les salles du FBI à visionner les films salaces issus des saisies effectuées par les agents des mœurs. Tout ce que l'Amérique bien pensante aura retenu, c'est le rôle crucial qu'aura joué Hoover dans la préservation de ses valeurs morales essentielles… Finalement, à l'issue des funérailles nationales de Hoover, Clive se verra remettre le drapeau qui recouvrait le cercueil – hommage ultime habituellement réservé aux veuves.

Jean-Luc GUSTAVE

ANNIE ERNAUX, MARC MARIE : L'USAGE DE LA PHOTO


« L'érotisme est l'approbation de la vie jusque dans la mort »


La mort, omniprésente ; l'amour, en dépit de tout ; l'espoir, jusqu'au bout.

Un homme, une femme, une rencontre. Dès le départ, à côté de la mort, omniprésente, l'amour irrésistible et l'espoir, palpable

Marc Marie et Annie Ernaux signent avec ce récit écrit à quatre mains une formidable histoire de résistance d'autant plus improbable que cette lutte se fait contre un ennemi invisible : le cancer. En l'occurrence le cancer du sein de A.

ette tumeur est tellement présente qu'elle est quasiment personnifiée dans le livre, elle en devient un personnage à part entière. Ce personnage n'en est que plus terrifiant, mais contre lui la résistance que vont organiser envers et contre tout les deux uniques personnages n'en sera que plus belle. On croirait presque lui donner voix quand Annie se remémore cette phrase de Dante en passant pour la première fois le seuil de Curie : « Vous qui entrez ici, perdez toute espérance ».

Alors A et M. prendront contre le cancer le maquis des sens. Faire l'amour à mort pour mieux le contrer. Entre le 6 mars 2003 et le 7 janvier 2004, ils prendront systématiquement des clichés des pièces et des vêtements laissés là juste avant l'amour, au cours de déshabillages fiévreux, mais photographiés le lendemain. Ils commentent les clichés tour à tour, avec cette impudeur quelquefois si nécessaire à la vérité. Dans ce puzzle textile, des constantes : ainsi les bottes d'un Marc qui essaie sans cesse quant à lui, d'adopter une « posture de mâle dominant, protecteur, éminemment masculin, sont les seules à avoir survécu à ces tentatives de se faire passer pour ce qu'il n'est pas. Ces bottes sont incontournables tout au long du roman, à la fois symbole de l'érotisme fébrile qui anime ces deux êtres et qui est synonyme de vie, et contrainte dangereuse représentant le fragilité de ce désir.

Marc s'en tire souvent par l'humour – manifestation bien souvent involontaire de la perte par l'homme du contrôle qui lui est traditionnellement dévolu de l'espace privé et intime du couple ainsi que de l'impuissance qu'il éprouve face à une situation qui lui échappe singulièrement au profit d'étrangers – le cancer, la mort, le corps médical – avec qui il doit nécessairement composer, voire entrer en lutte pour garder (trouver ?) sa place. « Durant plusieurs mois nous ferons ménage à trois, la mort, A.,et moi. Notre compagne était envahissante. Elle s'arrogeait en permanence le droit d'être là, dans la poche de liquide collée au ventre de A. durant les périodes de chimio, sur son mamelon cramé par la radiothérapie.

Annie est, quant à elle, dans la crudité des mots, dans la précision chirurgicale des actes et des gestes. Les moments d'amour physique dont les reliefs textiles sont la démonstration sont pour elle uniques à plus d'un titre, car ils font figure d'oasis dans un univers hostile. On ne peut s'empêcher d'ailleurs d'opposer systématiquement les deux univers : la profusion de couleurs des vêtements, la chaleur et le rythme des descriptions du préambule de ces instants privilégiés contrastent violemment avec l'aridité presque palpable, physique, de la peau désormais réduite à une enveloppe charnelle mutilée, presque torturée, desséchée par la chimiothérapie. « l'apres midi je devais me rendre à l'institut Curie, la chirurgienne qui m'avait opérée quinze jours plus tot devait allait m'annoncer si l'ablation de la tumeur suffisait ou s'il fallait m'enlever tout le sein »

Est-ce indécent ? Sans doute. C'est en tout cas dérangeant. Mais cette histoire est en même temps simple. Simple comme la vie, simple et inexplicable comme l'amour.

Simple, inexplicable et désespéré comme l'amour entre deux êtres qui jouent l'éternité contre l'adversité.


JeanLuc GUSTAVE

ORION SCOHY, VOLUME


Entre Bukowski et Raymond Queneau

Orion Scohy est un petit gars de 31 ans qui n'a pas grand chose à dire, mais qui crève néanmoins d'envie d'écrire un roman culte.

Excellent sujet. Il va donc écrire là dessus. Mais sur quoi ? Ben précisément, sur le fait qu'il n'ait rien à dire etc. etc.…

Ne vous attendez donc pas à un roman classique (un début, une histoire, un dénouement) puisque précisément ce n'en est pas un. Ainsi qu'Orion Scohy l'annonce lui même, c'est un bouquin sur la matière roman, sans être en soi une œuvre romanesque.

VOLUME constitue un joyeux patchwork pas toujours compréhensible, un prétexte pour faire se croiser un détective aux méthodes incertaines et qui visiblement ne sait écrire que des débuts de roman, un assistante unijambiste, un super héros à l'accent italo-espagnol à moins qu'il ne soit argentino brésilien (plutôt dur à décrire, l'accent argentino brésilien…) dont la cape magique aurait été dérobée par un pigeon malfaisant, et pour finir des acteurs d'un fantasmatique opéra farandole échangiste. C'est également un prétexte au plaisir de l'écriture tout simplement, un hymne à le beauté des tournures dignes de l'Oulipo de Queneau. Pour désamorcer toute critique sur côté burlesque de l'œuvre, il prévient : " Pas de panique, on n'est pas obligé de comprendre quoi que ce soit ». Nous voilà rassurés.

Après quelques digressions sur son nom – que l'on retrouve savamment distillé tout au long du livre tant « Orion, (son) nom, (l')oriente , comme une sorte de déterminisme sentimentalo-culturel qu'il s'impose à (lui) même» Scohy réussit à balader le lecteur incrédule pendant 460 pages tout en jurant la main sur le cœur qu'il ne se sent pas le moins du monde l'âme d'un écrivain. Cet ouvrage à base de roman (comment l'appeler autrement ?) est réinventé quasiment à tous les chapitres –les personnages improbables vivent et meurent au gré des fantaisies de l'auteur, l'échafaudage est fragile mais il tient on ne sait trop comment. Si on osait, on le comparerait volontiers à Bukowski, le poète maudit de la beat generation, dans les descriptions quelquefois un peu trash, avec une plume qui n'est cependant jamais départie d'autodérision.

C'est iconoclaste, profondément nombriliste, assez singulier pour provoquer des réactions extrêmes. On aime ou on déteste, mais on ne dit pas simplement « c'est pas mal pour un premier roman.

Si le pari est bien celui là, alors il est réussi, incontestablement.

JeanLuc GUSTAVE

Jean-Philippe TOUSSAINT, FUIR



En effet, l'histoire de départ est d'une affligeante banalité : le narrateur, ami amant d'une certaine Marie, conceptrice de mode de son état, est investie par celle-ci d'une délicate mission : remettre à un entremetteur local une enveloppe de 25000 dollars pour un service dont on ne saura pas la nature.

A peine a-t-il foulé le sol chinois que son hôte lui remet un téléphone portable. Et c'est là que tout commence.

En principe, fort de ce résumé de l'entame du roman, vous pouvez légitimement vous attendre à un bon polar des familles. Et vous tromper. Car la vérité est ailleurs. Dans le titre. Fuir. Quelque chose, quelquefois. Quelqu'un, le plus souvent. « Serait-ce jamais fini avec Marie ? » Oui, car lors de l'épisode précédent, « Faire l'amour », paru en 2002, c'était fini, avec Marie.

En trois jours tout bascule. L'aéroport de Shangai, la rencontre avec l'obscur et sournois Zhang Xiangzhi, avec lequel toute conversation est impossible, autant en raison de la barrière linguistique qu'en raison de la brutalité des rapports qui s'instaure immédiatement entre eux, peut être à cause de Li Qi. Li Qi qu'il rencontre au cours d'une exposition à Shangai, qu'il désire immédiatement, qui l'entraîne dans une course folle à travers Pékin à pieds, en train, à moto. Une immense violence sous jacente, comme retenue par une main invisible, est constamment présente. La violence perceptible dans Pékin qu'ils traversent toujours comme s'ils avaient la police secrète aux trousses – nous n'en savons jamais rien - ; violence dans l'absence de communication explicite entre les personnages ; tensions véhiculées par le portable, ce petit objet « gris, assez moche, sans emballage ni mode d'emploi » et frustration, enfin, quand, au moment de succomber à cette passion charnelle qui le consume, le mouchard qu'il a dans son sac se révélera l'émissaire chargé d'une bien triste nouvelle : la mort du père de Marie, sur l'île d'Elbe.

Fuir, pas facile. C'est là tout le drame que décrit entre les lignes Jean-Philippe Toussaint : nous vivons aujourd'hui un monde où les extrêmes se rejoignent. Le constat est amer. Fuir, liberté essentielle de l'homme, est devenu virtuellement impossible. Les réseaux de communication – dans le cas du narrateur, d'asservissement – ont définitivement rendu impossible cet ultime geste, ce dernier rempart de l'individualité. C'est ainsi qu'à l'autre bout du monde, Marie et lui n'auront jamais été aussi proches.

Et c'est à l'issue d'une ultime fuite à travers Pékin, à trois sur une moto, Li Qi intercalée entre lui et Zhang Xiangshi, que le séjour en Chine de notre narrateur s'achève. Les deux autres s'effacent alors, comme dans la brume d'un rêve, et nous le retrouvons sur les bords de la Méditerranée, « calme comme un lac ».

Le calme n'est cependant qu'apparent, car désormais la mort règne partout. La mort du père de Marie, bien sur, mais aussi la fin annoncée de sa relation avec elle. Rien ne sert de fuir… Et la course recommence, certes d'une nature toute différente puisque cette fois c'est la course à la lenteur. A l'avion, au train, à la moto succèdent le cheval, le corbillard, la voiture et enfin la nage. Les néons criards de Shanghai ont fait place Il était absent à la mort de son père, et elle compte bien le lui faire payer. Effondré mais raidie par la peine du deuil et l'orgueil de la femme blessée, elle le cherche, le désire mais le défie en même temps.

Cet affrontement connaîtra une apothéose de toute beauté, au cours duquel les larmes de Marie, mêlées au sel salvateur de la mer, viendront laver les derniers relents mortifères de leur passion trop longtemps contrariée.


JeanLuc GUSTAVE

jeudi 1 septembre 2005

NUALA O'FAOLAIN, J'Y SUIS PRESQUE


Récit traduit de l'anglais (Irlande) par Stéphane Camille

Vous avez aimé « Chimères », vous adorerez « J'y suis presque ». Tel est le texte qu'auraient pu faire apparaître les éditeurs sur un éventuel bandeau publicitaire qui accompagnerait la sortie de ce livre.

Car c'est bien de succès qu'il s'agit et planétaire, celui là. Le genre de succès qui change à jamais la vie de celui sur qui il a eu la bonne idée de se poser. Dans le cas de Nuala O'Faolain, la reconnaissance du public a tout changé : de la vie de chroniqueuse tentant de placer ses piges à un journal irlandais, la voilà aux Etats-Unis, vivant de son art, laissant loin d'elle la misère palpable qu'est de loin en loin celle de sa famille, de sa ville, de son peuple, de son histoire.

L'introspection commence au moment où la chroniqueuse irlandaise est devenue un écrivain célèbre, suite au succès mondial de son premier roman, « Chimères ». Loin d'avoir domestiqué ses vieux démons, on la découvre tourmentée, ballottée au gré des flots de ses rencontres (qu'elle a difficiles), mais remplie de l'espoir de trouver un sens à sa vie.

Au fil des pages, le lecteur est invité à une descente de 200 pages au fond de la mine de ses sentiments, de ses doutes existentiels, des relations toujours complexes avec ses parents. Les difficultés de l'amour à cinquante ans, la relation à son propre corps d'une femme vieillissante imprègnent également tout aussi profondément les thèmes de réflexion de Nuala O'Faolain.

Une écriture souvent drôle (bien malgré elle quelquefois), une plume cinglante, quelquefois presque brutale tellement on la sent désabusée. Quelques exemples :

- au sujet de l'Irlande, terre natale avec laquelle elle a tant de choses à régler : « ça tombe bien, en Irlande, fin XXè siècle, on commence à autoriser la connaissance de soi » ; « En Irlande, les gens ont tellement souffert qu'ils ont renoncé à se demander pourquoi » ; « je crois qu'on peut naître avec le mal du pays, la plus merveilleuse des demeures dans un monde d'amour absolu ne ferait pas l'affaire – (je) chercherai(s) encore à savoir à quel lieu (j') appartiens vraiment».

- si elle parle de l'âge : « La cinquantaine, c'est l'adolescence qui revient de l'autre côté de la vie adulte — le serre-livres correspondant — avec ses troubles de l'identité, ses mauvaises surprises physiques et la force qu'il faut pour s'en accommoder ».

- à propos de sa mère et de l'héritage qu'elle porte en elle : « elle transporte avec elle les maladies irlandaises que sont l'alcool pour les hommes, la rancune pour les femmes ».

Son ultime bataille avec elle même se situe sur le front de la relation amoureuse, puisque bien entendu nous retrouvons Nuala aux Etats-Unis, auréolée de sa gloire littéraire mais seule et sans enfant. On la suit ainsi dans les dédales de sa relation avec un certain John, un cinquantenaire rencontré sur internet, relation qui se réduit le plus souvent à quelques rendez-vous dans un motel pour deux heures de plaisir. Cette relation prend une connotation attraction-répulsion, tant les réflexes d'auto défense sont forts chez notre héroïne. Une petite fille de 8 ans, la fille de John, incarnera peut-être la rédemption, car à travers elle Nuala entretient l'espoir de devenir elle même « un jour une enfant de 8 ans normale, c'est à dire non emplie de haine ».

Un récit puissant sur les difficultés à mener sa propre vie malgré les profondes brûlures qui peuvent affecter l'estime de soi. Une autobiographie poignante qui prouve que la littérature n'est jamais aussi belle que quand elle aide à cautériser les blessures de l'existence et à guérir du mal de vivre.


JeanLuc GUSTAVE