dimanche 25 décembre 2005

LUCK MERVIL – TI PEYI A


A l'intention de tous ceux qui s'en étonneraient, je n'aurais qu'un mot : JE SAIS.

Oui, c'est vrai, ceux qui connaissent Luck Mervil savent tout au plus de lui qu'il s'est illustré dans une comédie musicale, Notre Dame de Paris.

Je l'ai appris en me renseignant sur le personnage après avoir eu l'album entre les mains et cela tombe plutôt bien car si je l'avais su avant, je n'aurais sans doute pas accepte d'y toucher...

"TI PEYI A" constitue le regard lucide et touchant d'un canadien d'origine haïtienne sur son pays d'origine. C'est le regard dans le rétroviseur de son histoire de quelqu'un qui aurait facilement pu céder aux sirènes de l'oubli, du déni de sa propre histoire et faire un album de variété française ou de R'n'B sans qu'il n'y ait rien à lui reprocher, mais qui a préféré – pour cette fois tout du moins – transmettre un message d'espoir et de reconnaissance d'une ïle dont on ne parle que parce qu'elle a la malchance d'avoir aligné l'une des plus belles brochettes de dictateurs de la planète, d'être en course pour le prix du pays le plus affligé du monde et même de toujours se trouver sur la trajectoire des cyclones les plus dévastateurs de cette région du globe.

Certes. Mais ceux qui connaissent Haïti savent aussi que la boue des bidonvilles crasseux recèlent des trésors autrement plus précieux, d'entre ceux que l'on ne peut traduire en produit intérieur brut : la dignité d'un peuple (il faut lire Wole Soyinka pour comprendre ce qu'est la dignité et en quoi elle est essentielle à la survie d'un peuple) et son combat indéfectible pour la préservation de ses richesses originelles, en dépit des chaos de l'histoire.

Luck Mervil ne chante pas autre chose.

"Ti Mari", c'est le déni d'humanité infligé aux Restavek, ces milliers enfants réduits à l'état d'objets domestiques (en Haiti, un enfant sur 20 est un Restavak).

"Banm Chenn" aborde quant à lui la question essentielle de la liberté et de la lutte contre l'oppression de ce pays souffre douleur, sur fond d'appel à la légendaire fierté haitienne, qui lui valut d'infliger à Napoléon l'un de ses défaites les plus cuisantes.

"Mézanmi" en duo avec Corneille, se veut un appel le constat d'une décolonisation inachevée ("ce n'était pas seulement les chaines que nous avions aux pieds qu'il fallait briser / la révolution n'est pas finie / il y a aussi les chaines à l'âme / les chaines à notre volonté").

L'album s'achève sur "Le gout des jeunes filles", titre éponyme d'un roman de Dany Laferriere, autre écrivain majeur de cet Haiti décidemment très fécond en talents. Ce roman dont l'histoire se déroule dans les années 70 pendant les années macoute, a été adapté au cinéma et devrait sortir cette année sur les écrans parisiens.

Un album-témoignage de la lutte de tout un peuple pour conserver sa place sur la carte de l'humanité. Il fallait en parler.

Vieneg

Joshua Redman Elastic Band - MOMENTUM


Le moins que l'on puisse dire, c'est que cette année 2005 est riche de bonnes surprises. A côté de Marcus Miller, de Meshell Ndegeocello ou d'Erik Truffaz, prévoyez maintenant de la place sur l'étagère (ou dans votre juke boz MP3, puisque bien entendu vous aurez acheté l'original…) pour ce nouvel opus de Joshua Redman entouré de son talentueux combo, Elastic Band.

Quelques interrogations et critiques de base doivent être rapidement pliées : est un album de jazz qui sonne funk ou un album de funk qui sonne jazz ? Les adeptes des discussions de salon entre pseudo initiés apprécieront sans doute…mais ils seront bien les seuls, car ce n'est pas le sujet. La vraie problématique est bien plus simple que cela.

Il suffit de mettre ensemble le sax ténor funk de Redman, d'y associer l'orgue entêtant de Yahel (co fondateur avec Redman du collectif) et vous obtenez « Sweet Nasty ». Satisfait ? alors passez à « Shut your mouth » pour goûter aux harmonies un peu rauques et brut de fonderie adoucies par les effets electro psychédéliques du même Yahel. Nicholas Payton est présent à la trompette pour une reprise funky (eh oui !) d'un bon Led Zep revu et corrigé. Entre temps vous serez passé par "Riverwide" pour apprécier le flow de Sheryl Crow. Ne passez pas à côté de « Put it in your pocket », vous risqueriez de rater le son de ?uestlove des Roots.

Il sera temps de conclure avec Meshell Ndegeocello, enchanteresse sur « Greasy G » accommodant de tout son talent une guitare wah wah de toute beauté.

Le natif de Berkeley a donc parcouru beaucoup de chemin depuis son premier album éponyme sorti en 1993. Il est clair qu' avoir grandi à l'ombre du talent de son paternel, Dewey Redman, qui s'est illustré dans les 70's notamment aux côtés de Coleman ou de Jarrett, ça aide. Forcément. On peut cependant admirer des icônes comme Adeley, Coltrane, Ornette Coleman et ne pas oublier pour autant de vivre avec son temps. Joshua Redman le démontre allégrement. Avec l'assurance quelquefois un peu énervante des gens sûrs de leur talent, il affirme sans ciller ressentir la même émotion dans le hip hop des années 90 que dans le bebop des années 50, placer au même niveau de composition le caractère iconoclaste du groove moderne et le mouvement avant-gardiste qui a marqué le jazz des 60's. Il serait donc possible de marier les célestes envolées de Coltrane avec les terrestres saveurs de Maceo Parker.

Alors, « est un album de jazz qui sonne funk ou un album de funk qui sonne jazz ? "

Cette question est tout simplement sans intérêt. It's simply about groove and funkyness…

Viéneg

COMMON - BE


Common est désormais le leader d'un rap qui se veut « socially conscious ». Le risque étant de faire plus dans la prêche que dans le fun. « Be » n'est « be like ».

Lonnie Rashid Lynn, plus connu un temps sous le nom de Common Sense, maintenant tout simplement Common, revendique dans cet album une fois de plus qu'il est possible de faire son chemin hors des sentiers battus, tout en restant conscient des réalités business de l'industrie dans laquelle il évolue (l'album est tout de même produit par Universal Music.

Soyons clair : Le Common Sense de « Can I borrow a dollar » a vécu, celui de « One day it'll all make sense » n'est plus. Quand à celui d' »Electric Circus », son dernier opus, avec les expérimentations électroniques Psych-Rock-Hop signé Neptunes…

Back to the beat, samples soigneusement sélectionnés, vrais instruments, le tout mis en valeur avec le flow unique du rappeur de Chicago.

L'album est produit par Kanye West, recordman toutes catégories de la rapidité d'atteinte des sommets des charts US, avec l'album « College Dropout ». Quitte à paraître un chouilla iconoclaste, j'attends toujours la claque annoncée et le frisson irrépressible que tout le monde prédisait. Mais bon, je m'éloigne, d'autant que Kanye démontre sur cet album qu'il peut être un très bel écrin autour d'un diamant brut comme Common. Il ne faut juste pas inverser les rôles… Leux deux seuls titres non produits par Kanye West sont l'œuvre de Dilla, aka Jay Dee, l'un des architectes de Slum Village, qui s'était déjà illustré sur « Like Water for Chocolate ».


Croquons dans la galette. Le titre phare est « The Corner », une véritale hymne au Black Arts Movement des 60's, mais aussi une célébration de la rue, du melting pot Est Coast de ces années là, par lesquelles tout a commencé, que le rap se veut avant tout le fruit de ces mouvements de conscientisation, bien avant le bling bling et la pimp attitude incarnés aujoutd'hui par 50 Cent. Quelques références à son travail passé dans « They Say », sur lequel Kanye West et John Legend l'accompagnent. Une belle performance live dans « The Food » enregistré au Dave Chapelle Show à New York.

Common n'est pas un ange, ainsi qu'en témoigne « Go ». « Go and on the count of three / And on the count of three everybody run back to your fantasy ». Ceux qui connaissent l'histoire comprendront. La différence réside cependant dans la manière d'en parler et avec Common, on ne tombe jamais dans le démonstratif hardcore bête et méchant.

« Love Is… » ressucite Anna et Marvin Gaye sur une production de James Poyser. « Testify » constitue quant à lui clairement l'une des plus belles productions de West. Un sample entêtant on ne peut plus 'old soul'.

Dans « Moment of Clarity », Jay-Z rappe « I wanna rhyme like Common Sense/ But I did five mill'/ I ain't been rhyming like Common since' . Il est clair que ce n'est « BE » qui ouvrira à Common les portes de la reconnaissance populaire. Cet album, sans être underground, n'est clairement pas grand public. C'est simplement l'œuvre d'un artiste qui refuse de vendre son âme.

Thanks COMMON for BEing.


Vieneg


Marc Dugain, La malédiction d'Edgar





Marc Dugain nous conte dans son dernier opus la vie et les (basses) œuvres d'Edgar Hoover, patron du FBI de 1924 à 1972, que tous s'accordaient à reconnaître comme l'homme le plus puissant des Etats-Unis. On peut lire ce roman très bien documenté à travers un prisme strictement historique. On peut aussi le lire en se disant avec angoisse que les bégaiements de l'histoire le rendent terriblement actuel…


Pour se rassurer, on dirait qu'il s'agit de la caricature d'une époque révolue.

Une époque caractérisée sur le plan international par la folie extrémiste de l'affrontement est-ouest mais aussi par la non moins extrémiste schizophrénie de la société. Une époque décrite par le novelliste américain William Styron comme la « passerelle chancelante entre le puritanisme de nos ancêtres et l'avènement de la pornographie de masse ».

John E. Hoover est tout cela à la fois. Il se veut à la fois fervent défenseur de la morale chrétienne dans son acception la plus stricte et grand pourfendeur du libéralisme caractéristique de la société de son époque. On le découvre abject, assoiffé de pouvoir, confondant ses intérêts et ceux, en principe, éminemment supérieurs, de l'Etat qu'il est censé servir.

Ce personnage atypique nous est décrit de façon très intime par Clyde Tolson, celui qui fut son plus proche adjoint mais aussi son amant. Car Hoover était homosexuel. Un détail ? Pas vraiment. Sa vie durant, nous confie Clyde Tolson, il aura été mû «par un puissant moteur (…) celui de la honte de sa condition qui l'animait sans répit, dans une fuite éperdue à laquelle il s'était imposé de donner un sens ».

Ainsi va Edgar Hoover et ses petites contradictions : homosexuel homophobe, défenseur des libertés individuelles aux méthodes fascistes, génie sûr de sa condition mais néanmoins paranoïaque, amoureux du rêve américain - n'importe qui, quelque soit sa naissance, pourvu qu'il ait du talent, peut se hisser au sommet – néanmoins affligé d'un racisme viscéral.

Jusque là, donc, on se rassurait. Là où on a froid dans le dos, c'est que le terrain de jeu du héros cynique de ce roman, c'est la plus grande démocratie du monde. On a encore plus peur quand on se rend compte à quel point tout cela est contemporain et comporte des ressemblances plus que fortuites avec des événements qui nous sont depuis devenus familiers.

En effet, Clyde Tolson nous convie à une visite des arcanes de la démocratie américaine du côté nauséabond de la force, par la lunette des ministériels cabinets qu'il a tant connu tout au long de ses 38 années de carrière.

On s'en serait douté, quelques grands noms retiennent bien entendu l'attention plus que les autres – Roosevelt et, surtout, Kennedy. Rien ne nous est épargné : le début de la dynastie Kennedy avec Joe qui nous est dépeint comme un personnage électrique, énergique, turbulent, sans la moindre finesse, un hyperactif priapique capable de poursuivre une femme de ses assiduités jusque dans les toilettes.

Une grande part du roman est consacré à l'accession au pouvoir de JFK, devenu au début de son mandat l'incarnation parfaite de la démocratie hollywoodienne – à base de sourire dentifrice et programme politique allégé - ainsi qu'au contexte international marqué par la guerre froide et les conflits ouverts menaçant la sécurité de la planète entière – ainsi l'affaire de la Baie des Cochons, en 1962. La encore, la petite histoire double souvent la grande : on revit ainsi l'échec des tractations pour faire assassiner Castro par la mafia sur fond d'affrontements fratricides entre les services d'investigations (FBI et CIA). On devine les raisons qui mèneront quelque temps plus tard à l'assassinat de JFK ainsi qu'au suicide largement aidé de Marylin Monroe, victime de la guerre des services, de la mafia, des intérets américains à la poursuite de la guerre du VietNam et du loby anti libéral.

Dans la petite comme dans la grande histoire, Edgar Hoover aura été le fil rouge de la politique américaine pendant toutes ces années. Et le moins que l'on puisse dire c'est que le marigot et les eaux troubles ne l'effraient pas. « Dieu et la loi, dit il à son Clyde, sont de la même essence. Mais le service du bien n'ouvre pas les portes de l'éternité. La bataille du temps, on la gagne par la postérité. En se mettant au service des idées qui ont le plus de chances de triompher. Si par bonheur elles sont en harmonie avec tes propres convictions, alors tant mieux. ».

L'obéissance à la raison d'état ainsi que l' application de la doctrine politique de l'époque, le Maccartysme, seront pour lui de parfaits prétextes pour mettre l'Amérique entière sur écoute. C'est l'époque où Thomas Mann, Hemingway, Albert Einstein, Trumann Capote, Charlie Chaplin sont considérés comme de dangereux rebelles à la cause suprême et néanmoins bien pratique qu'est la lutte contre le communisme. Il exerce à la perfection la fonction qu'il s'est auto attitré de protecteur de l'Amérique contre toutes les déviances et les contaminations exogènes.

Alors bien sûr, on aura beau gloser sur l'utilisation de méthode post fascistes pour préserver la démocratie, s'étonner à juste titre des soirées décrites par Clyde dans les salles du FBI à visionner les films salaces issus des saisies effectuées par les agents des mœurs. Tout ce que l'Amérique bien pensante aura retenu, c'est le rôle crucial qu'aura joué Hoover dans la préservation de ses valeurs morales essentielles… Finalement, à l'issue des funérailles nationales de Hoover, Clive se verra remettre le drapeau qui recouvrait le cercueil – hommage ultime habituellement réservé aux veuves.

Jean-Luc GUSTAVE

ANNIE ERNAUX, MARC MARIE : L'USAGE DE LA PHOTO


« L'érotisme est l'approbation de la vie jusque dans la mort »


La mort, omniprésente ; l'amour, en dépit de tout ; l'espoir, jusqu'au bout.

Un homme, une femme, une rencontre. Dès le départ, à côté de la mort, omniprésente, l'amour irrésistible et l'espoir, palpable

Marc Marie et Annie Ernaux signent avec ce récit écrit à quatre mains une formidable histoire de résistance d'autant plus improbable que cette lutte se fait contre un ennemi invisible : le cancer. En l'occurrence le cancer du sein de A.

ette tumeur est tellement présente qu'elle est quasiment personnifiée dans le livre, elle en devient un personnage à part entière. Ce personnage n'en est que plus terrifiant, mais contre lui la résistance que vont organiser envers et contre tout les deux uniques personnages n'en sera que plus belle. On croirait presque lui donner voix quand Annie se remémore cette phrase de Dante en passant pour la première fois le seuil de Curie : « Vous qui entrez ici, perdez toute espérance ».

Alors A et M. prendront contre le cancer le maquis des sens. Faire l'amour à mort pour mieux le contrer. Entre le 6 mars 2003 et le 7 janvier 2004, ils prendront systématiquement des clichés des pièces et des vêtements laissés là juste avant l'amour, au cours de déshabillages fiévreux, mais photographiés le lendemain. Ils commentent les clichés tour à tour, avec cette impudeur quelquefois si nécessaire à la vérité. Dans ce puzzle textile, des constantes : ainsi les bottes d'un Marc qui essaie sans cesse quant à lui, d'adopter une « posture de mâle dominant, protecteur, éminemment masculin, sont les seules à avoir survécu à ces tentatives de se faire passer pour ce qu'il n'est pas. Ces bottes sont incontournables tout au long du roman, à la fois symbole de l'érotisme fébrile qui anime ces deux êtres et qui est synonyme de vie, et contrainte dangereuse représentant le fragilité de ce désir.

Marc s'en tire souvent par l'humour – manifestation bien souvent involontaire de la perte par l'homme du contrôle qui lui est traditionnellement dévolu de l'espace privé et intime du couple ainsi que de l'impuissance qu'il éprouve face à une situation qui lui échappe singulièrement au profit d'étrangers – le cancer, la mort, le corps médical – avec qui il doit nécessairement composer, voire entrer en lutte pour garder (trouver ?) sa place. « Durant plusieurs mois nous ferons ménage à trois, la mort, A.,et moi. Notre compagne était envahissante. Elle s'arrogeait en permanence le droit d'être là, dans la poche de liquide collée au ventre de A. durant les périodes de chimio, sur son mamelon cramé par la radiothérapie.

Annie est, quant à elle, dans la crudité des mots, dans la précision chirurgicale des actes et des gestes. Les moments d'amour physique dont les reliefs textiles sont la démonstration sont pour elle uniques à plus d'un titre, car ils font figure d'oasis dans un univers hostile. On ne peut s'empêcher d'ailleurs d'opposer systématiquement les deux univers : la profusion de couleurs des vêtements, la chaleur et le rythme des descriptions du préambule de ces instants privilégiés contrastent violemment avec l'aridité presque palpable, physique, de la peau désormais réduite à une enveloppe charnelle mutilée, presque torturée, desséchée par la chimiothérapie. « l'apres midi je devais me rendre à l'institut Curie, la chirurgienne qui m'avait opérée quinze jours plus tot devait allait m'annoncer si l'ablation de la tumeur suffisait ou s'il fallait m'enlever tout le sein »

Est-ce indécent ? Sans doute. C'est en tout cas dérangeant. Mais cette histoire est en même temps simple. Simple comme la vie, simple et inexplicable comme l'amour.

Simple, inexplicable et désespéré comme l'amour entre deux êtres qui jouent l'éternité contre l'adversité.


JeanLuc GUSTAVE

ORION SCOHY, VOLUME


Entre Bukowski et Raymond Queneau

Orion Scohy est un petit gars de 31 ans qui n'a pas grand chose à dire, mais qui crève néanmoins d'envie d'écrire un roman culte.

Excellent sujet. Il va donc écrire là dessus. Mais sur quoi ? Ben précisément, sur le fait qu'il n'ait rien à dire etc. etc.…

Ne vous attendez donc pas à un roman classique (un début, une histoire, un dénouement) puisque précisément ce n'en est pas un. Ainsi qu'Orion Scohy l'annonce lui même, c'est un bouquin sur la matière roman, sans être en soi une œuvre romanesque.

VOLUME constitue un joyeux patchwork pas toujours compréhensible, un prétexte pour faire se croiser un détective aux méthodes incertaines et qui visiblement ne sait écrire que des débuts de roman, un assistante unijambiste, un super héros à l'accent italo-espagnol à moins qu'il ne soit argentino brésilien (plutôt dur à décrire, l'accent argentino brésilien…) dont la cape magique aurait été dérobée par un pigeon malfaisant, et pour finir des acteurs d'un fantasmatique opéra farandole échangiste. C'est également un prétexte au plaisir de l'écriture tout simplement, un hymne à le beauté des tournures dignes de l'Oulipo de Queneau. Pour désamorcer toute critique sur côté burlesque de l'œuvre, il prévient : " Pas de panique, on n'est pas obligé de comprendre quoi que ce soit ». Nous voilà rassurés.

Après quelques digressions sur son nom – que l'on retrouve savamment distillé tout au long du livre tant « Orion, (son) nom, (l')oriente , comme une sorte de déterminisme sentimentalo-culturel qu'il s'impose à (lui) même» Scohy réussit à balader le lecteur incrédule pendant 460 pages tout en jurant la main sur le cœur qu'il ne se sent pas le moins du monde l'âme d'un écrivain. Cet ouvrage à base de roman (comment l'appeler autrement ?) est réinventé quasiment à tous les chapitres –les personnages improbables vivent et meurent au gré des fantaisies de l'auteur, l'échafaudage est fragile mais il tient on ne sait trop comment. Si on osait, on le comparerait volontiers à Bukowski, le poète maudit de la beat generation, dans les descriptions quelquefois un peu trash, avec une plume qui n'est cependant jamais départie d'autodérision.

C'est iconoclaste, profondément nombriliste, assez singulier pour provoquer des réactions extrêmes. On aime ou on déteste, mais on ne dit pas simplement « c'est pas mal pour un premier roman.

Si le pari est bien celui là, alors il est réussi, incontestablement.

JeanLuc GUSTAVE

Jean-Philippe TOUSSAINT, FUIR



En effet, l'histoire de départ est d'une affligeante banalité : le narrateur, ami amant d'une certaine Marie, conceptrice de mode de son état, est investie par celle-ci d'une délicate mission : remettre à un entremetteur local une enveloppe de 25000 dollars pour un service dont on ne saura pas la nature.

A peine a-t-il foulé le sol chinois que son hôte lui remet un téléphone portable. Et c'est là que tout commence.

En principe, fort de ce résumé de l'entame du roman, vous pouvez légitimement vous attendre à un bon polar des familles. Et vous tromper. Car la vérité est ailleurs. Dans le titre. Fuir. Quelque chose, quelquefois. Quelqu'un, le plus souvent. « Serait-ce jamais fini avec Marie ? » Oui, car lors de l'épisode précédent, « Faire l'amour », paru en 2002, c'était fini, avec Marie.

En trois jours tout bascule. L'aéroport de Shangai, la rencontre avec l'obscur et sournois Zhang Xiangzhi, avec lequel toute conversation est impossible, autant en raison de la barrière linguistique qu'en raison de la brutalité des rapports qui s'instaure immédiatement entre eux, peut être à cause de Li Qi. Li Qi qu'il rencontre au cours d'une exposition à Shangai, qu'il désire immédiatement, qui l'entraîne dans une course folle à travers Pékin à pieds, en train, à moto. Une immense violence sous jacente, comme retenue par une main invisible, est constamment présente. La violence perceptible dans Pékin qu'ils traversent toujours comme s'ils avaient la police secrète aux trousses – nous n'en savons jamais rien - ; violence dans l'absence de communication explicite entre les personnages ; tensions véhiculées par le portable, ce petit objet « gris, assez moche, sans emballage ni mode d'emploi » et frustration, enfin, quand, au moment de succomber à cette passion charnelle qui le consume, le mouchard qu'il a dans son sac se révélera l'émissaire chargé d'une bien triste nouvelle : la mort du père de Marie, sur l'île d'Elbe.

Fuir, pas facile. C'est là tout le drame que décrit entre les lignes Jean-Philippe Toussaint : nous vivons aujourd'hui un monde où les extrêmes se rejoignent. Le constat est amer. Fuir, liberté essentielle de l'homme, est devenu virtuellement impossible. Les réseaux de communication – dans le cas du narrateur, d'asservissement – ont définitivement rendu impossible cet ultime geste, ce dernier rempart de l'individualité. C'est ainsi qu'à l'autre bout du monde, Marie et lui n'auront jamais été aussi proches.

Et c'est à l'issue d'une ultime fuite à travers Pékin, à trois sur une moto, Li Qi intercalée entre lui et Zhang Xiangshi, que le séjour en Chine de notre narrateur s'achève. Les deux autres s'effacent alors, comme dans la brume d'un rêve, et nous le retrouvons sur les bords de la Méditerranée, « calme comme un lac ».

Le calme n'est cependant qu'apparent, car désormais la mort règne partout. La mort du père de Marie, bien sur, mais aussi la fin annoncée de sa relation avec elle. Rien ne sert de fuir… Et la course recommence, certes d'une nature toute différente puisque cette fois c'est la course à la lenteur. A l'avion, au train, à la moto succèdent le cheval, le corbillard, la voiture et enfin la nage. Les néons criards de Shanghai ont fait place Il était absent à la mort de son père, et elle compte bien le lui faire payer. Effondré mais raidie par la peine du deuil et l'orgueil de la femme blessée, elle le cherche, le désire mais le défie en même temps.

Cet affrontement connaîtra une apothéose de toute beauté, au cours duquel les larmes de Marie, mêlées au sel salvateur de la mer, viendront laver les derniers relents mortifères de leur passion trop longtemps contrariée.


JeanLuc GUSTAVE

jeudi 1 septembre 2005

NUALA O'FAOLAIN, J'Y SUIS PRESQUE


Récit traduit de l'anglais (Irlande) par Stéphane Camille

Vous avez aimé « Chimères », vous adorerez « J'y suis presque ». Tel est le texte qu'auraient pu faire apparaître les éditeurs sur un éventuel bandeau publicitaire qui accompagnerait la sortie de ce livre.

Car c'est bien de succès qu'il s'agit et planétaire, celui là. Le genre de succès qui change à jamais la vie de celui sur qui il a eu la bonne idée de se poser. Dans le cas de Nuala O'Faolain, la reconnaissance du public a tout changé : de la vie de chroniqueuse tentant de placer ses piges à un journal irlandais, la voilà aux Etats-Unis, vivant de son art, laissant loin d'elle la misère palpable qu'est de loin en loin celle de sa famille, de sa ville, de son peuple, de son histoire.

L'introspection commence au moment où la chroniqueuse irlandaise est devenue un écrivain célèbre, suite au succès mondial de son premier roman, « Chimères ». Loin d'avoir domestiqué ses vieux démons, on la découvre tourmentée, ballottée au gré des flots de ses rencontres (qu'elle a difficiles), mais remplie de l'espoir de trouver un sens à sa vie.

Au fil des pages, le lecteur est invité à une descente de 200 pages au fond de la mine de ses sentiments, de ses doutes existentiels, des relations toujours complexes avec ses parents. Les difficultés de l'amour à cinquante ans, la relation à son propre corps d'une femme vieillissante imprègnent également tout aussi profondément les thèmes de réflexion de Nuala O'Faolain.

Une écriture souvent drôle (bien malgré elle quelquefois), une plume cinglante, quelquefois presque brutale tellement on la sent désabusée. Quelques exemples :

- au sujet de l'Irlande, terre natale avec laquelle elle a tant de choses à régler : « ça tombe bien, en Irlande, fin XXè siècle, on commence à autoriser la connaissance de soi » ; « En Irlande, les gens ont tellement souffert qu'ils ont renoncé à se demander pourquoi » ; « je crois qu'on peut naître avec le mal du pays, la plus merveilleuse des demeures dans un monde d'amour absolu ne ferait pas l'affaire – (je) chercherai(s) encore à savoir à quel lieu (j') appartiens vraiment».

- si elle parle de l'âge : « La cinquantaine, c'est l'adolescence qui revient de l'autre côté de la vie adulte — le serre-livres correspondant — avec ses troubles de l'identité, ses mauvaises surprises physiques et la force qu'il faut pour s'en accommoder ».

- à propos de sa mère et de l'héritage qu'elle porte en elle : « elle transporte avec elle les maladies irlandaises que sont l'alcool pour les hommes, la rancune pour les femmes ».

Son ultime bataille avec elle même se situe sur le front de la relation amoureuse, puisque bien entendu nous retrouvons Nuala aux Etats-Unis, auréolée de sa gloire littéraire mais seule et sans enfant. On la suit ainsi dans les dédales de sa relation avec un certain John, un cinquantenaire rencontré sur internet, relation qui se réduit le plus souvent à quelques rendez-vous dans un motel pour deux heures de plaisir. Cette relation prend une connotation attraction-répulsion, tant les réflexes d'auto défense sont forts chez notre héroïne. Une petite fille de 8 ans, la fille de John, incarnera peut-être la rédemption, car à travers elle Nuala entretient l'espoir de devenir elle même « un jour une enfant de 8 ans normale, c'est à dire non emplie de haine ».

Un récit puissant sur les difficultés à mener sa propre vie malgré les profondes brûlures qui peuvent affecter l'estime de soi. Une autobiographie poignante qui prouve que la littérature n'est jamais aussi belle que quand elle aide à cautériser les blessures de l'existence et à guérir du mal de vivre.


JeanLuc GUSTAVE

mercredi 25 décembre 2002


A toi, adepte d'électro langoureux, de cordes enchanteresses, de musique à siroter dans un décor tamisé en compagnie de gens qu'on aime (ou d'un fond de vieux rhum tel Hemingay à La Havane méditant dans son chesterfield sur le sens de l'humain...), réjouis toi ton voeu est exhaucé... Après Bugge Wesseltoft dans le jazz, la Scandinavie s'affirme décidemment comme l'horizon vers lequel il faut tendre l'oreille en ce début de millénaire.


C'est du son lourd et ténébreux façon Massive Attack, quelquefois d'une tristesse à pleurer ("sleep will come") mais toujours extrêmement bien léché, avec des accents african soul remarquables. Down beats à effets secondaires assurés; teenager, passe ton chemin, c'est de la musique pour grandes personnes...